Histoire de la Turquie Zizim

Alphonse de Lamartine, Histoire de la Turquie, volume 4, Librairie du Constitutionnel (Paris), 1854, p. 89-90.

D’Aubusson, comme s’il eût envié à son prisonnier jusqu’aux douceurs de cette pitié de femme, ordonna à son neveu d’arracher Djem au château de Sassenage et de le dépayser de prison en prison dans les commanderies les plus isolées de l’Ordre, comme pour faire perdre sa trace aux princes qui s’intéressaient à son sort. Ces nouvelles captivités durèrent trois autres années. La politique ombrageuse du grand maître de l’Ordre craignait toujours que la compassion ou la corruption n’ouvrissent à cet otage de son ambition les portes de ses donjons. Pour sceller d’une main plus sûre ses verrous, d’Aubusson chargea son neveu de conduire son prisonnier au cœur de la province montueuse et ombragée de chênes du Limousin, dans le château de Bourgneuf, fief des d’Aubusson, où ce grand maître était né lui-même. Ce château était habité par sa sœur, souveraine d’Aubusson. Les chevaliers y firent construire, au sommet d’un rocher, une tour carrée de huit étages pour loger dans la même enceinte le prince, ses serviteurs et ses geôliers. Sveadeddin, d’après un des compagnons de captivité du sultan, décrit ainsi cette tour : « Au-dessus des souterrains creusés dans le roc, étaient les cuisines ; au premier, les logements des gardes ; au deuxième, les serviteurs ottomans du sultan ; au troisième et au quatrième, les appartements de Djem ; aux deux derniers étages, les chevaliers chargés de veiller sur lui et de le distraire dans sa solitude. »

Alphonse de Lamartine, Histoire de la Turquie (Zizim)

L’œuvre et le territoire

Alphonse de Lamartine, dans le récit qu’il dresse de la vie d’exil de Zizim, ne s’attarde que très peu sur ses années de captivité au cœur du Limousin, à Bourganeuf où une tour fut édifiée spécialement pour son « confort ».
Il convient tout de même de s’interroger sur les sources à sa disposition : la tour construite à Bourganeuf ne l’a pas été « au sommet d’un rocher », ne fait certainement pas « huit étages » et n’est assurément pas « carrée »... Mais peut-être s’agit-il ici plus d’une description du château du Monteil, propriété de Pierre d’Aubusson, et où Zizim passa quelques temps ?

La « pitié de femme » qui rend « agréable » le précédent séjour de Zizim est Philippine-Hélène de Sassenage. Dans sa nouvelle La Tour Zizim, Élie Berthet la met en scène : elle est la seule personne à même de décider Zizim à quitter sa prison de Bourganeuf pour Rome.

Alphonse de Lamartine ouvre ce quatrième volume de son Histoire de la Turquie sur le conflit qui voit s’opposer à la mort du sultan Mehmet II ses deux fils Bajazet, l’aîné, et Zizim (Djem), étrangers l’un à l’autre :

Les deux frères qui allaient se disputer l’empire ne se connaissaient que par la haine qu’ils se portaient dès le berceau. Ils étaient également inconnus à la capitale. Mahomet II, leur père, ne croyait pas à la nature, parce qu’il l’avait si souvent outragée lui-même par ses meurtres de famille. Il avait tenu constamment ses deux fils à distance de son trône et de sa résidence, dans la crainte des intrigues de palais ou des mouvements de caserne qui pouvaient se rattacher à leurs noms. Il les avait également relégués aux deux extrémités de l’Asie Mineure, pour prévenir entre eux ou des ligues ou des rivalités également fatales au repos de l’empire.

Après être revenu sur les manœuvres de palais, les combats, les pourparlers..., Lamartine s’attache plus particulièrement au sort du puîné, Zizim, qui cherche refuge à Rhodes, auprès des chevaliers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, qui, ensuite, le trahissent :

Il en appréciait l’héroïsme, il n’en soupçonnait pas la perfidie. L’expérience allait lui apprendre que la barbarie et la politique des corps religieux corrompent jusqu’à l’héroïsme, la religion et la vertu.

[...]

Les chevaliers, qui avaient déjà vendu leur hôte et composé avec leur conscience, ne pouvaient pas livrer en ces termes leur honneur sans s’avilir aux yeux de la chrétienté. [...] le traité ignominieux fut signé entre Rhodes et Bajazet II. Ce traité stipulait ouvertement qu’une paix éternelle régnerait sous le nom de trêve entre les deux États, qu’on se livrerait réciproquement les esclaves évadés de l’une ou de l’autre religion ; il stipulait dans un article secret que le frère du sultan, Djem, le prétendant à l’empire, serait retenu jusqu’à sa mort prisonnier dans un des châteaux de l’Ordre ; que, pour prix de cette perfidie et de ce service, le sultan payerait chaque année une somme de quarante-cinq mille ducats d’or aux geôliers de son frère ; tel était le prix infâme, non du sang, mais de la vie et de la liberté d’un hôte qui était venu se confier librement et sous un sauf-conduit sacré à la bonne foi et à l’honneur d’un ordre de chevalerie chrétienne ! La déloyauté de ce trafic déshonorait à la fois dans Pierre d’Aubusson la religion et l’héroïsme.

[...]

Le conseil et les chevaliers de Rhodes se prêtèrent avec une déplorable astuce à ces manœuvres de la politique du corps d’autant plus impudentes que tout le monde en recueillait le fruit et que personne n’en portait la responsabilité. Les plus grands crimes de l’histoire n’ont pas été accomplis par des tyrans, mais par des institutions anonymes.

Bourganeuf marque ainsi l’ultime étape d’un parcours où les lieux de captivités se succèdent ; en 1488, après y avoir passé deux années, il quitte la tour qui porte désormais son nom pour Rome, où il est « logé en souverain au Vatican », la chrétienté souhaitant en faire un prétendant contre son frère dans la perspective d’une prochaine croisade. Zizim meurt à Naples en 1495, dans des conditions étranges ; Voltaire qui parle rapidement de ce personnage dans son Essai sur les mœurs et l’esprit des nations évoque deux récits d’assassinat.

En 1865, Alphonse de Lamartine publie Les Grands Hommes de l’Orient : Mahomet, Tamerlan, le sultan Zizim, recueil de biographies qu’il reprend et réorganise (mais ne réécrit pas) depuis son Histoire de la Turquie.

À propos de Histoire de la Turquie

Entre juillet 1832 et septembre 1833, Lamartine effectue un long voyage au Moyen-Orient au cours duquel il visite la Grèce, Malte, Chypre, la Palestine, le Liban, la Syrie, la Turquie, la Serbie et les Pays balkaniques. Ce voyage sera marqué par la mort, à Beyrouth, de sa fille Julia. Il en rend compte dans Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient, 1832-1833 ou Notes d’un voyageur publié initialement en 1835 et appelé à partir de 1841 Voyage en Orient.

Suite à son échec cuisant à l’élection présidentielle de décembre 1848 — alors même qu’il avait exercé le poste de chef du gouvernement provisoire de la République nouvellement proclamée —, et à sa défaite lors des législatives de mai 1849, Lamartine, ruiné, s’expatrie en Turquie en 1850, le sultan lui ayant accordé une concession. Lamartine rend compte de son périple dans le Nouveau Voyage en Orient publié en 1850. Ne pouvant exploiter sa propriété, il rentre en France, bénéficiant d’une nouvelle largesse du sultan, une rente, versée jusqu’à sa mort, pour la location de sa concession. En guise de remerciement, Lamartine se lance dans la rédaction de cette colossale Histoire de la Turquie.

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