L’Invention du Massif central Xaintrie

François Graveline, L’Invention du Massif central, Page centrale, 2014, p. 149-150 et 152-153.

© Page centrale

Il est des pays lointains tout proches, des eldorados de banlieue, des rêves à portée de main. Il y a la Xaintrie. Son nom vaut le voyage. Le reste aussi. Ne cherchez pas, c’est en Corrèze.
Voire. « Région limitée au nord et à l’ouest par les gorges de la Dordogne, au sud par celle de la Cère et le département du Lot, et à l’est par celui du Cantal », telle est la définition que donnent les géographes de la Xaintrie limousine. Limousine ? Cela suggère qu’il existe d’autres Xaintrie de par le monde.
Ces mêmes géographes, dans leur manie de réduire à l’état d’abstraction punctiforme une contrée et ses gens, la situent très précisément par 45° 02’ de latitude nord et 2° 09’ de longitude est. Eh bien, j’ai connu des explorateurs, armés de sextants et de goniomètres, balises Argos en bandoulière, revenir hagards et égarés, l’espoir en berne, et avouant : « Je suis venu, je n’ai rien vu et j’ai été vaincu. » La Xaintrie porte un mirage dans son nom. Ils avaient des mois durant cherché le « lac Saintrie », croyant toucher au but à Rilhac-Xaintrie et voyant peu à peu leur rêve et ce mythe s’évaporer. J’avoue avoir, moi aussi, plongé la tête la première dans cette illusion.
La Xaintrie n’a été découverte que récemment ; le Grand Larousse universel du XIXe siècle n’en parle pas. Elle est une terra incognita et porte un mystère dans son nom. Les récits des premiers explorateurs affirment que Xaintrie dérive de saint Trie, évangélisateur de cette contrée. Mais, sur place, nulle trace de ce monsieur Trie parti sans laisser d’adresse. Qui plus est, ce SDF de la religion n’est pas inscrit au registre de la sainteté. En fait, il s’agirait d’une demoiselle Trie, résidant près de Périgueux.
Cependant, des érudits locaux affirment que « la Xaintrie est la terre de tous les saints comme la patrie est celle des pères ! » C’est vrai qu’entre Privat, Julien, Mathurin, Geniez, Cirgues et les autres, on ne sait vraiment pas auquel se vouer. Mais d’autres locaux non moins érudits vous certifient que Xaintrie dérive de « ceint par les rivières » et n’ont aucun mal à le prouver en vous montrant la Dordogne et la Cère. Quelques-uns encore émettent diverses hypothèses et le mystère demeure.

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La Xaintrie est la fille de la haute Auvergne et du bas Limousin. Sa mère lui a légué les rivières, quelques restes volcaniques, le pounti, les tripoux, la truffade et une passion immodérée pour la race salers et le cantal. Dans son trousseau figure également la grange-étable, reconnaissable à son entrée surmontée d’un clocheton servant de pigeonnier.
L’atavisme auvergnat se remarque à la préférence accordée aux foires de Pleaux, dans le Cantal, plutôt qu’à celles d’Argentat, outre-Dordogne. « Argentat est une foire comme partout. Pleaux, c’est autre chose, une vraie foire avec des bêtes. » Et quand on sait que les lendemains de foire, il se vend à Saint-Privat davantage de journaux qu’après les élections...
Chacun monte à Pleaux choisir une vache, un taureau, prendre femme ou homme, histoire de perpétuer les noces de deux terres si proches qu’elles se fondent en une seule. De la région de Pleaux, ne dit-on pas qu’elle est la Xaintrie cantalienne ? Les banlèvo, les puits à balanciers, témoins de la polyculture de jadis, servent de bornes frontières avec le Cantal, où ils sont supplantés par les fontaines-abreuvoirs, marques de l’élevage intensif.
Du bas Limousin, la Xaintrie a tout le reste : la poulcèze, cette variété de farcidure préparée à la galopade, le granite, le schiste, les bois de feuillus, un horizon dégagé de montagnes et un sens de l’accueil qui fait chaud au cœur.
Avec cela, l’homme bâtit des demeures dont la robustesse est élégance et la beauté durée. Sur le pignon, une girouette de fer indique la direction du vent et la profession du propriétaire. L’intérieur sent l’omelette aux cèpes, le menassou, le milhard, le feu de bois. Sur un côté du cantou part un escalier qui s’enroule derrière la cheminée et s’ouvre sur un grenier. Dans la salle commune, une bouteille se débouche, les verres tintent, les langues se délient, les gens se lient. La Xaintrie est une joie simple, un mystère. Et pas seulement celui polychrome de Reygades.

François Graveline, L’Invention du Massif central (Il est des pays lointains...)
© Page centrale

L’œuvre et le territoire

L’auteur part à la recherche de la Xaintrie, contrée corrézienne méconnue séparée du reste du département par la vallée de la Dordogne. L’exploration, enquête humoristique, tente de suivre la piste toponymique...

Plus tout à fait limousine, pas encore complètement auvergnate, sans doute un peu les deux ; telle est la Xaintrie. Cet extrait souligne aussi la vanité des frontières administratives départementales entre Cantal et Corrèze, par une évocation des affinités et spécificités gastronomiques, architecturales et commerciales.

À propos de L’Invention du Massif central

Publié une première fois en 1997 aux Éditions du Miroir, enrichi en 2014 de nouveaux chapitres et d’une nouvelle préface, L’Invention du Massif central condense une quarantaine de textes pour autant de lieux de cet ensemble géographique central souvent mal défini, lieux que l’auteur a parcourus, ressentis et aimés. L’ouvrage propose donc une description sensible et sensorielle du plus vaste massif de France, entre Morvan, montagne Noire, Quercy et Ardèche.

Peu de textes parlent du Massif central. Personne ne s’en revendique. Il est une sorte de pays mythique… Saviez-vous qu’il n’a été identifié comme territoire en tant que tel qu’en 1841 ?

François Graveline

À noter que le terme « Massif central » n’est cependant véritablement consacré qu’au début du XXe siècle, sous la plume du fondateur de la géographie moderne française, Paul Vidal de la Blache.

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