Jeanne — Votre pays est fort curieux...

George Sand, Jeanne, Bibliothèque électronique du Québec, p. 136-140.

– Votre pays est fort curieux, en effet, monsieur le curé, lui dit-il au dessert, et je regrette fort de n’avoir pas le coup d’œil exercé d’un antiquaire pour découvrir dans chaque caillou que je rencontre un vestige d’habitation gauloise ou romaine, un autel druidique, une statue d’Huar-Bras, le Mars gaulois, une tombe illustre, enfin tout ce que les savants aperçoivent et constatent sous un lichen âgé de deux ou trois mille ans, et sur des blocs informes qui ne me semblent rien signifier du tout.
– Monsieur le baron, reprit le curé un peu scandalisé, vous êtes venu, je le vois, sur la foi du très docte M. Barailon, pour admirer toutes nos merveilles, et vous vous trouvez un peu désappointé de ne pas lire aussi couramment que lui sur les hiéroglyphes celtiques. Cependant vous avez rencontré dans l’endroit où demeurait votre pauvre nourrice, des pierres-levées tout aussi curieuses que les jo-mathr. Il y en a une dont l’équilibre est bien plus admirable que celui du grand champignon du mont Barlot. Elle est si artistement soutenue, que le moindre vent l’agite, et pour peu que l’air soit seulement un peu vif, elle rend en tremblant et en grinçant sur son support, un son particulier qui ne manque pas de charme, et qui m’expliquerait assez la voix mystérieuse de l’idole de Memnon au lever du soleil, c’est-à-dire aux premières brises de l’aube. La pierre d’Ep-nell est beaucoup plus harmonieuse, car son chant est presque continuel, et nos pauvres paysans veulent qu’il y ait là-dedans un esprit enfermé qui raconte le passé et prédit l’avenir, en pleurant sur le présent. Faites attention, monsieur, à ce nom d’Épinelle que l’on donne par corruption à ces pierres. Il vient d’Ep-nell, mot gaulois qui signifie sans chef. Tandis que jo-mathr signifie quelque chose comme couper, mutiler, faire saigner et souffrir la victime sur la pierre expiatoire. C’est comme qui dirait meurtre sacré. Remarquez encore que les jo-mathr où l’on faisait des sacrifices humains, ce qui est bien prouvé par les cuvettes pour recevoir le sang et les cannelures pour le faire couler, tandis que les Ep-nell n’ont que des cuvettes et point de cannelures (ce qui indiquerait que ces pierres ne furent destinées qu’à d’inoffensives lustrations) ; remarquez, dis-je, que les premières sont sur une haute montagne regardant le nord, et que les dernières sont dans un vallon obscur auprès d’un ruisseau, et tournées vers le sud...
– Qu’en voulez-vous conclure, monsieur le curé ?
– Que dans cette ville importante et populeuse de Toull, importance irréfutable, monsieur le baron, non pas seulement à cause des immenses constructions dont on trouve les débris sur cette montagne et sur toutes les vallées et collines environnantes, mais à cause aussi de sa position sur l’extrême frontière de l’ancien Berri et du Combraille, des Biturriges et des Lemovices, ce qui prouverait que Toull, Tullum, Turicum, vel Taricum, était certainement la Gergovia, Gergobina Boiorum, cette formidable cité, rivale de la Gergovie des Arvernes, et dont on a vainement cherché les traces sous ce nom générique...
– Nous voici bien loin des pierres druidiques, monsieur le curé.
– J’y arrive, monsieur le baron. Une cité comme Toull devait nécessairement avoir deux cultes, et elle les avait. Il y avait un culte officiel et dominant sur le mont Barlot ; il y en avait un protestant et toléré ou persécuté au fond du vallon d’Ep-Nell. Le culte libre, l’hérésie, si l’on peut s’exprimer ainsi, se glorifiait d’être sans chef... tandis que l’église officielle (j’ai tort d’appliquer un nom si respectable à ces infâmes idolâtries), je devrais dire le temple où régnaient despotiquement les druides, étaient aux pierres jo-mathr. Peut-être encore ce culte abominable vint-il à tomber en désuétude, et un essai de religion plus pure à se reproduire à Ep-nell ; ou bien encore peut-être, qu’avant l’invasion des celtes Kimris, nos ancêtres les Gaulois n’ensanglantaient pas leurs autels, et que ce temple pacifique d’Ep-nell aurait été un reste de protestation de la religion persécutée... Qu’en pensez-vous, monsieur le baron ? Est-ce que tout cela ne vous paraît pas clair comme le jour ?
– C’est un peu comme le jour sombre et voilé que l’orage nous donne dans ce moment-ci, monsieur le curé ; mais, dans tous les cas, vos recherches et vos suppositions sont fort ingénieuses, et d’un poète autant que d’un antiquaire.

George Sand, Jeanne (Votre pays est fort curieux...)

L’œuvre et le territoire

À Toulx-Sainte-Croix, Guillaume de Boussac retrouve la trace de sa nourrice, qui vit en contrebas du village, à « Épinelle » ; Guillaume, bien que guidé par Claudie, n’y parvient pas avant que la Tula ne décède. Dans la maison endeuillée, il retrouve, mais sans la reconnaître, Jeanne, la fille de sa nourrice, ainsi que Marsillat, devenu depuis avocat, qui cherche à la séduire.
Suite à ce décès et empli de scrupules, Guillaume de Boussac souhaite retirer Jeanne de la tutelle de sa tante, mauvaise et violente femme, et la faire venir au château de Boussac, où elle serait au service de sa mère.

Il revient donc à Toulx-Sainte-Croix et rencontre le curé de cette paroisse, qui malgré les évidences et les circonstances, est un homme intéressant, cultivé, fin.

Quand on rencontre un prêtre dans de pareilles Thébaïdes, s’il est jeune, on peut être sûr que c’est un hérétique intelligent disgracié par l’ordinaire ; s’il est vieux, que c’est un athée de mœurs scandaleuses qui subit une expiation. Il y a, dans les deux cas, une seconde hypothèse : c’est que son incapacité le rend impropre à intriguer dans le monde au profit de la cause du clergé. L’homme que Guillaume avait sous les yeux n’était pourtant rien de tout cela. C’était une nature distinguée et un esprit assez cultivé ; mais il n’était pas né intrigant, et on l’oubliait dans son exil, sans qu’il songeât à réclamer un climat plus salubre, une résidence moins sauvage.

Le curé propose ici à Guillaume une analyse comparative et étymologique, et toute en savantes supputations, des Pierres Jaumâtres et d’une autre curiosité géologique, la pierre d’Ep-Nell, une boule de granit dont la base fait 4m² et haute de 6m.

Mais aussi savant soit-il, George Sand ne manque pas d’observer, dans une note de bas de page :

Le curé de Toull se conformait apparemment à l’habitude que les Romains nous ont laissée jusqu’à présent de confondre les Gaulois, nos véritables aïeux, avec les Celtes conquérants, de race toute différente.

À propos de Jeanne

Au décès de sa mère, Tula, Jeanne, jeune bergère de Toulx-Sainte-Croix, est invitée par Guillaume de Boussac au château de Boussac pour se mettre au service de sa mère, désireux de se faire pardonner le renvoi injuste de Tula, sa nourrice.
Elle va y déclencher les passions. Trois hommes la désire : Guillaume de Boussac, un jeune aristocrate mélancolico-rêveur, Marsillat, un avocat en quête de bonnes fortunes paysannes et sir Arthur, un riche Anglais au cœur noble. Mais sa grande beauté déclenche aussi les craintes et les jalousies de Madame de Charmois, femme du sous-préfet, qui voit en elle une rivale pour sa fille en quête d’un mari.
Mais Jeanne reste imperturbablement indifférente aux sentiments qu’elle provoque, se refuse à tout mariage au nom d’un vœu fait autrefois à sa mère.

Jeanne est le roman de deux premières pour George Sand. C’est en effet la première fois que l’auteure s’essaie, en cette année 1844, à la publication en feuilleton (dans le Constitutionnel) ; cependant, elle ne se conforme pas au genre, ne se soumettant pas au suspense de fin de livraison, comme elle l’explique dans une notice qu’elle rédige en 1852, s’associant à Balzac dans cette volonté de ne pas finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la curiosité ou de l’inquiétude.

Tel n’était pas le talent de Balzac, tel est encore moins le mien. Balzac, esprit plus analytique, moi, caractère plus lent et plus rêveur, nous ne pouvions lutter d’invention et d’imagination contre cette fécondité d’événements et ces complications d’intrigues. [...] nous n’avons pas voulu l’essayer, non par dédain du genre et du talent d’autrui [...] Nous n’avons pas voulu l’essayer, par la certitude que nous sentions en nous de n’y pas réussir et d’avoir à y sacrifier, des résultats de travail qui ont aussi leur valeur, moins brillante, mais allant au même but.

C’est également la première incursion de George Sand dans le genre du roman champêtre, comme Sainte-Beuve le note le 18 février 1850, dans une de ses chroniques réunies dans ses Causeries du lundi (volume I) :

Le roman de Jeanne est celui dans lequel elle a commencé de marquer son dessein pastoral. Pourtant le personnage de Jeanne, la bergère d’Ep-Nell, est bien poétique, bien romanesque encore ; les souvenirs druidiques interviennent dès les premières pages pour agrandir et idéaliser la réalité.

George Sand note, quant à elle, dans la notice de 1852 : Jeanne est une première tentative qui m’a conduit à faire plus tard la Mare au Diable, le Champi et la Petite Fadette.

Mais, pour champêtre que soit Jeanne, George Sand laisse apparaître dans ce roman ses idées républicaines voire socialistes ; ainsi, Marie, la sœur de Guillaume de Boussac, peut déclarer : je sais que Jeanne est notre égale, Guillaume [...] aucune de mes amies du couvent ne m’a inspiré la confiance et le respect que Jeanne m’inspire.

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