La Vierge noire VI – Le commandant Jack Millot

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Le commandant Jack Millot était arrivé tôt ce lundi matin au commissariat. Il aimait contempler la nature, accompagner le soleil levant dans le calme du parc Thuillat, avant de se replonger dans son quotidien parfois sordide, parfois stressant, parfois drôle, mais jamais banal de policier.
La veille avait été marquée par cette jeune fille prostituée retrouvée sur la croix du pont Saint-Étienne dans une mise en scène pour le moins déroutante. Elle avait perturbé quelque peu ses petites habitudes dominicales mais ne l’avait pas empêché de poursuivre sa campagne quotidienne de douce hydratation... Après avoir fait le tour du service, il fut vite surpris de constater qu’Élise manquait à l’appel. Ce n’était pas dans ses habitudes, surtout lorsqu’une affaire lui tenait à cœur. Il est vrai qu’actuellement, il la savait préoccupée par sa relation avec François. Sans hésiter il saisit son téléphone pour la joindre. Au bout de quelques secondes, le répondeur lui indiqua que son interlocutrice n’était pas joignable, l’invitant à laisser un message. Ne le jugeant pas utile, il raccrocha d’un mouvement brusque qui marquait autant d’agacement que d’inquiétude.

Sur la rive droite de la Vienne, allongé sur un transat en bois au dossier en forme de coquille rappelant le passage des pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle sur le pont Saint-Étienne, l’homme se laissait aller à une méditation ouverte que lui inspiraient ces lieux, comme s’il avait besoin de faire le vide dans ses pensées perturbées. Entre Manet, Léa Sham’s, Alain Duban, Marc Petit, Champollion ou Freud, il lui était bien difficile de trouver une place à la hauteur de ses ambitions et pourtant, voilà qu’il accédait enfin à la gloire ! Son amour secret pour cette belle cantatrice dont il adorait écouter les répétitions s’intercalait comme un rouage sur l’horloge de sa vie, venant estomper doucement un amour réel en perdition qui appartenait à un passé pas très simple et sans doute bien imparfait. Non, la perfection absolue n’est décidément pas de ce monde et sa recherche sera toujours vaine. Fasciné par les symboles, il avait toujours rêvé inconsciemment d’un monde parfait, à l’image de cette fascinante statue d’émail qui veille majestueusement sur la cathédrale de Limoges, la plus grande reproduction d’une vierge noire au monde.
« Pourtant, j’ai réussi dans un style personnel le génie et l’audace. N’est-ce pas là toute la base d’un artiste confirmé ? Je l’ai sortie du tapin, purifiée, honorée et grâce à moi elle pourra accéder à la sainteté par son sacrifice. Et même si la critique ne reconnaît pas le talent, après tout, nul n’est juge de l’œuvre, que l’artiste lui-même ! »

Gyrophares et sirènes en action, une voiture de police suivie d’une 308 banalisée déboîtent sur l’avenue Émile-Labussière. Millot toujours sans nouvelle de la jeune lieutenant décide d’aller chez elle, square des Émailleurs, et d’envoyer une patrouille sur les quais aux abords du pont Saint-Étienne au cas où Élise aurait voulu poursuivre dès la première heure son enquête de terrain.
Toutes les voitures et toutes les personnes étaient à surveiller dans le périmètre du pont et de la cathédrale. La ville semblait s’étirer après cette léthargie du week-end. Les promeneurs ou les touristes n’avaient pas encore pris possession des lieux. C’est en descendant la rue du Pont-Saint-Étienne que les policiers découvrirent l’Austin Mini beige d’Élise. La voiture était fermée. Ils appelèrent immédiatement le commandant Millot qui leur répondit :
— Elle n’est pas à son domicile. Commencez une ronde à pied dans le quartier en m’attendant. J’arrive !
Quelques minutes plus tard, en approchant de la pittoresque placette de la rue du Rajat, le brigadier Peyrat saisit brusquement le bras du jeune gardien de la paix comme pour lui éviter la terrible vision dont lui-même ne parvenait pas à réaliser l’authenticité.
— Commandant, c’est Peyrat. On vient de retrouver Élise...
Elle était étendue, nue, sur le banc recouvert d’un drap de satin blanc, une fleur orange dans les cheveux, un fin cordon noué autour du cou, des mules aux pieds et, allez savoir pourquoi, des gants blancs. Jack Millot fit immédiatement le lien avec le crime de la veille. Maintenant, il était sûr d’avoir affaire à un tueur en série. La culpabilité de n’avoir pas protégé Élise le rongeait. Pourtant il le savait, elle n’allait pas bien. Elle se confiait peu mais, depuis son arrivée à Limoges, sa vie sentimentale était une débâcle. Que s’était-il passé après 23h quand elle avait quitté le commissariat sans son arme de service ? Avait-elle rendez-vous avec un indic dont il ignorait l’existence ? Connaissait-elle son meurtrier ? Pourtant, comme pour Christina Sylla, il en était sûr, elle n’avait pas été choisie au hasard.

Le déploiement inhabituel en ces lieux avait fait sortir Vincent de chez lui. C’est lui qui habitait là avec son chien Spoutnik. En toute logique, l’enquête de voisinage devait commencer chez lui. Millot, poussé par une haine farouche, savait qu’il allait très vite démasquer ce déséquilibré. Il en était certain ! Il le devait à Élise à défaut de n’avoir pu lui éviter ce supplice. Les investigations terminées, son corps fut conduit au CHU de Limoges pour y pratiquer l’autopsie. Sa famille avait été prévenue, mais François restait toujours injoignable.
Dans la maison de Vincent, outre le bouquet de fleurs sous l’alcôve en façade de la vierge, les enquêteurs furent surpris de découvrir des tableaux à la peinture approximative, des émaux naïfs, des sculptures avortées...
Ce dernier expliqua qu’il hébergeait depuis quelques jours un ami artiste exceptionnel qui allait révolutionner l’Art selon ses dires, rencontré au cours d’une balade en bord de Vienne. Il semblait rempli d’admiration à l’évocation de ce génie dont les policiers semblaient de moins en moins disposés à apprécier les œuvres.
Il avoua, sans honte et sans trop de mal, avoir aidé cet ami à réaliser ses chefs-d’œuvre, preuve d’une piètre capacité intellectuelle.
Le commandant Millot commençait à cheminer dans la logique du tueur. Le légiste venait de lui confirmer la mort par étouffement. Après avoir fait placer Vincent en garde à vue pour complicité de meurtre, il décida de retourner chez Élise, espérant y trouver les éléments de ce puzzle macabre, elle allait pouvoir l’aider une dernière fois.

La fouille de son appartement n’apporta pas de découvertes inattendues. Des photos en famille, d’autres avec François durant ces années heureuses. Pourtant, c’est d’un carnet à dessins que la vérité surgit : le croquis du tableau de Manet reproduit par Élise. Celui qu’elle avait justement commencé trois ans plus tôt au musée d’Orsay. Il illustrait aujourd’hui son ultime reproduction : la scène du crime ! La position du corps, l’environnement, le bouquet de fleurs... Olympia ! L’œuvre était définitivement achevée.

Millot décida de retourner à la cathédrale, convaincu que le dénouement se trouverait autour de la statue d’émail. Dédé s’apprêtait à quitter l’édifice quand le commandant l’apostropha, sans leurs incontournables échanges amicaux, à sa grande surprise.
— Dédé, as-tu remarqué la présence d’un individu inhabituel ici ces derniers temps ?
— Oui, une espèce d’illuminé. Si tu veux le voir, il est justement à genoux devant la Vierge noire. Il vient presque tous les jours en milieu de journée.

Il était là, calme, prostré devant Notre-Dame de la Pleine Lumière. Millot le reconnut tout de suite.
— François, vous êtes en état d’arrestation.
— Je vous attendais... Alors qu’avez-vous pensé de mes œuvres ?
— Pourquoi des gants blancs ?
— Les ongles rongés ! Toutes les deux avaient les ongles rongés. Les œuvres auraient été imparfaites. Je ne pouvais pas faire autrement...

La Vierge noire, partie VI
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À propos de La Vierge noire

La Vierge noire c’est une nouvelle proposée par cinq auteurs limousins à l’occasion du « Cadavre exquis », déambulation sur les bords de Vienne organisée par GéoCulture le 18 juin 2017. L’auteur de sa dernière partie est le lauréat du concours qui a fait suite à cet événement.

Cette nouvelle croise le polar, style cher aux auteurs, et l’émail, savoir-faire emblématique de Limoges. L’intrigue se déroule entre Champ-de-Juillet et bords de Vienne, à partir de la découverte du corps d’une jeune femme noire sur la croix du pont Saint-Étienne. Sa tenue rappelle étrangement l’apparence de Notre-Dame de la Pleine Lumière, la vierge noire en émail située au sein de la proche cathédrale... Le commandant Jack Millot et sa jeune collègue Élise, sont chargés de l’enquête.

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