Cahiers de jeunesse de Denise Bardet, institutrice à Oradour-sur-Glane le 10 juin 1944 Vendredi 20 juin (1941)

Cahiers de jeunesse de Denise Bardet, institutrice à Oradour-sur-Glane le 10 juin 1944, Lucien Souny, 2002, p. 34-35 et 47-48.

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Vendredi 20 juin (1941) : Venue à Limoges du Maréchal Pétain. Très beau vieillard, très bien conservé. Paraît vingt ans de moins. Une grande majesté dans la démarche. Gens de Limoges très enthousiastes.

3 juillet 1941 : Excursion en compagnie d’Ernestine et de Georgette. Vayres. Oradour. Châlus (visite très intéressante des tours - d’une tour plutôt - en compagnie d’une dame très gentille et documentée), puis le château de Montron (inabordable, hélas ! (mais) bien conservé), déjeuner sur l’herbe (très agréable), sieste ; départ Dournazac (église). La chapelle Montbrandeix. Oradour. Bonne journée.
Ces petites sorties devraient pouvoir se renouveler fréquemment car on en rapporte tant de choses ! L’agrément du voyage, d’abord : plaisir de rouler sur les routes, ce qui est un mince symbole de liberté.
Joie d’être ensemble, personnes s’entendant bien et qui ont du goût à bavarder et à se plier aux fantaisies de chacune. Intérêt ensuite de découvrir des choses très nouvelles et qui, reliées à d’autres, complètent une culture par trop superficielle.
Moralité : à renouveler aussi fréquemment que possible.

Il ne faut pas confondre la barbarie nazie et l’Allemagne... Il faut lire Börne, Büchner, Heine en France, pour distinguer entre l’Allemagne immortelle et ses maîtres d’un jour. Et surtout il faut témoigner des noms d’aujourd’hui qui sont l’espoir et l’hymne de l’avenir : Thomas Mann, Bert. Brecht, Heinrich Mann, Anna Seghers, Léon Feuchtwanger, Willi Bredel, Emil Ludwig, Egon Erwin Kish, Erich-Maria Remarque, Ludwig Renn, Franz Werfel, Musil...

Problème :
— Y a t-il une Allemagne du glaive et une de l’esprit ?
— Faut-il dire qu’une seule représente l’Allemagne éternelle ?
Nous avons affaire à deux aspects également permanents de l’Allemagne.
L’Allemagne ? Un champ de bataille séculaire entre la civilisation la plus haute la barbarie la plus inhumaine.
Sans cesse le pays des poètes et des penseurs est rejeté dans les mêmes folies d’orgueil et de haine.
Sans cesse le monde lui fait comprendre son erreur et de grands hommes allemands sauvent l’honneur national.

Ce rythme sera t-il brisé un jour ?

Aujourd’hui elle s’abandonne à « un sombre génie » et jamais les grandes époques de l’esprit allemand n’ont coïncidé avec les périodes de violence ou d’expansion.
Voir :
— les invasions Barbares
— l’Empire wilhelminien (Nietzsche parlant des « basses eaux de la civilisation allemande »).
Au contraire la période 1800... avec Goethe - Schiller - Kleist - Hölderlin.
Goethe rêvant d’une littérature universelle, du mariage du germanisme et de l’humanisme et Napoléon conquérant l’Allemagne à la force française.

Situation actuelle de la France : due à l’Allemagne.

Patriotes clairvoyants, dénonçons la trahison de Munich !
— l’intégrité du territoire de la France
— le salut de sa civilisation exigent :
l’union des forces matérielles et morales du pays contre :
les plans de conquête du pangermanisme.

Avec les persécutions antisémites en Allemagne et les incroyables exigences des fascismes italiens et allemands, l’opinion française commence à comprendre.

« C’est le destin de la France de préférer la mort à la servitude » a dit M. Daladier.

Cahiers de jeunesse de Denise Bardet, institutrice à Oradour-sur-Glane le 10 juin 1944 (Vendredi 20 juin (1941))
© Lucien Souny

L’œuvre et le territoire

Dans ses cahiers, Denise Bardet y cultive ses joies, ses peines et laisse pressentir les dangers de la guerre : elle est inquiète de cette Allemagne du moment, abandonnée à un « sombre génie ». Mais elle s’évertue à une grandeur intellectuelle, à ne pas assimiler l’Allemagne nazie à l’Allemagne éclairée dont elle rappelle les grandeurs passées et ses écrivains tels que Thomas Mann, Bertolt Brecht, Musil, Remarque...

À propos de Cahiers de jeunesse de Denise Bardet, institutrice à Oradour-sur-Glane le 10 juin 1944

Denise Bardet était institutrice à Oradour-sur-Glane. Le 10 juin 1944 – elle devait fêter ce jour-là ses vingt-quatre ans – sa vie s’arrêta comme celle de ses élèves et des six cent quarante-deux victimes du massacre. Le lendemain, dans les ruines de l’église du village martyr, on découvrit son corps calciné, appuyé contre la marche d’un autel, les bras refermés sur le cadavre d’une petite fille.
Son frère Camille et sa mère Louise retrouvèrent quelque temps plus tard dans la maison familiale, située à trois kilomètres du bourg détruit, quelques cahiers et carnets couverts de l’écriture de Denise. Avec une farouche indépendance d’esprit et une culture étonnante dans ce contexte rural, la jeune femme se livrait à eux comme à « un confident ». Elle leur racontait son métier, ses petits bonheurs instinctifs, son approche très sensuelle de la nature, ses émotions littéraires, ses interrogations philosophiques, ses élans vers un humanisme plus éclairé. Elle s’inquiétait ainsi, de manière prémonitoire, du danger que l’hitlérisme – qu’elle refusait d’assimiler à l’Allemagne – faisait peser sur l’humanité…

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