Les Chroniques d’Aubos Vélocipède

Laurent Bourdelas, Les Chroniques d’Aubos, Le Luy de France, 2006, p. 80-81.

© Le Luy de France

Le 4 juin 1944, les cyclistes du tour de la Haute-Vienne musardaient sur le bitume à travers les prairies et les bois de châtaigniers. C’était incongru, juste avant le débarquement, dans la France occupée, ces types qui préféraient le vélo, et ils étaient acochats - pressés, comme on disait alors. Pressés de quoi ? De gagner ou de se distraire ? De faire comme si rien n’était, d’oublier les uniformes vert-de-gris qui sillonnaient la région juste avant Oradour ? Au cinéma, ma grand-mère Rose s’était emportée avec violence contre un officier allemand qui avait fait tomber sa fille de quatre ans dans une travée obscure, elle avait eu de la chance : il s’était excusé. Dans la chaleur du printemps, ils serraient les guidons et se jaugeaient du regard, sans un coup d’œil vers les fleurs mauves des talus. Quelques vaches s’étonnaient de la course des bicyclettes et des geais s’envolaient des lisières sur leur passage. Derrière les vélos suivaient des voitures à essence ou gazogène avec des gars vociférant des encouragements par les fenêtres ouvertes.

A La Croisille - qui porte si bien son nom : la croisée des chemins, c’est-à-dire, en somme l’endroit où il faut choisir sa direction, la course fut interrompue par les maquisards, des hommes qui étaient engagés dans une autre course, bien plus vitale, celle contre la barbarie. Ils s’emparèrent des bicyclettes, des boyaux de rechange, des lunettes, et des huit voitures puis disparurent.

Je ne sais pas ce qu’il advint des coureurs : je les imagine regagnant Limoges dans des chars à banc, à pied comme une armée en déroute, ou par le train chaotique et enfumé, tandis que les résistants se réjouissaient d’un aussi beau et utile butin dans les fermes isolées des alentours du Mont Gargan. Quatre années avant la guerre, dans « Le Sang noir », Louis Guilloux avait écrit que « la vie, c’est ce dont on s’empare. »

Laurent Bourdelas, Les Chroniques d’Aubos (Vélocipède)
© Le Luy de France

L’œuvre et le territoire

Dans cet extrait, le petit-fils de résistants limougeauds se souvient d’un épisode de l’histoire du maquis limousin.

À propos de Les Chroniques d’Aubos

Laurent Bourdelas a réuni, dans Chroniques d’Aubos, des textes épars écrits entre 2001 et 2005. Les premières pages sont consacrées à cette maison où il habite depuis 1995. Une sorte de serre où fleurissent les poèmes et les textes. Non sans tristesse, il voit pousser autour de son domaine les pavillons roses. L’auteur regrette le temps des châteaux. Dans les forêts environnantes où vaque son imagination, il croise parfois les fantômes des moines, des seigneurs et des bandits. Mais sous les coups de feu des chasseurs, les ombres s’effacent et la rêverie s’effondre comme une biche blessée. Bourdelas compare le Limousin au Far West. Dans ces décors peuplés de vaches limousines passe parfois une mobylette orange. L’écrivain l’observe avec malice et s’interroge sur la vie de l’étrange cavalier qui chevauche ce pétaradant destrier. Laurent Bourdelas sort souvent des sentiers battus. En le suivant, le lecteur découvre des sites insolites et mystérieux. [...] À travers les regards que porte l’auteur sur l’existence, sur son environnement, le lecteur se retrouve. Il perçoit les mêmes émotions, les mêmes sensations. Laurent Bourdelas sait faire parler son cœur. Il y a dans ce texte une grosse épaisseur émotionnelle.

(Jean-François Julien)

Bonus

  • MP3 - 2.5 Mo
    Cet extrait des Chroniques d’Aubos (Vélocipède) lu par Laurent Bourdelas.
    Lecture enregistrée en 2012 par le CRL en Limousin.
    © Le Luy de France

Localisation

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