La Vierge noire V – La nouvelle...

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La nouvelle de la découverte de ce crime, à la fois macabre et artistique, s’était répandue dans Limoges comme une traînée de poudre. Ainsi, l’équipe du commissaire Millot retrouva l’identité de la victime sans difficulté.
De nationalité ghanéenne et originaire de la ville de Tamale, Christina Sylla était arrivée en France en novembre 2015 et vivait chez sa tante, Nasta Sakho, dans le quartier du Vigenal. C’est Élise qui se chargea d’annoncer la mauvaise nouvelle à Nasta, qui, son bébé sur les genoux et des sanglots dans la voix, lui expliqua qu’elle avait accepté d’accueillir Christina le temps de ses études. Elle souhaitait devenir sage-femme. Avant de quitter le modeste appartement, la lieutenant inspecta la chambre de Christina : sous son lit, elle trouva une enveloppe remplie d’argent liquide, le fruit de ses activités nocturnes. Dessus était inscrite une adresse au Ghana, peut-être sa mère…

De retour au bureau, Élise trouva Jack en pleine contemplation du parc Victor-Thuillat.
— Elle était au mauvais endroit au mauvais moment, dit-elle en soupirant.
— Petite, ne sois pas naïve… La robe est taillée pour elle ! Non, le hasard n’a rien à voir là-dedans, je te l’assure. Il avait prévu son coup. Et nous ne sommes pas à l’abri d’une récidive…
— Vous n’arrêtez pas de dire ça ! Mais comment pouvez-vous en être sûr ? C’est quoi vos arguments au juste ?
— L’expérience Petite, l’expérience.
Agacée, elle se détourna et scruta les photos de Christina sur sa croix.
— Non, mais, vous imaginez, vous, un type au milieu du pont Saint-Étienne en train de fixer le corps de cette fille à une croix alors que tout est illuminé et que toutes les fenêtres des alentours sont dirigées vers la Vienne ?
En guise de réponse, Jack haussa les épaules. Élise s’assit à son bureau et relut le rapport du légiste : Christina n’avait subi aucune violence. Pas un bleu, pas une égratignure. Elle avait été endormie avec un chiffon imbibé de chloroforme, puis asphyxiée. On l’avait dévêtue, lavée ; le maquillage avait été retiré de son visage. Ensuite, elle avait été rhabillée avec cette robe en patchwork carnavalesque. Sous les gants, les ongles de ses mains étaient rongés, photo à l’appui.
— Une anxieuse… avait marmonné Jack, lisant par-dessus l’épaule de la jeune femme.
Élise voulut lui répondre, mais elle remarqua que son collègue lorgnait déjà vers la pendule du bureau. Bientôt 18 heures. L’apéro. Elle leva les yeux au ciel.
— Pensez-vous que « l’artiste » lui a mis des gants pour des raisons esthétiques ? lui demanda-t-elle.
— Ah… Les ongles rongés ! Non… Je pencherais davantage pour un rite sectaire…
Élise regarda ses mains : elle aussi s’acharnait parfois sur ses ongles, c’était plus fort qu’elle. François aimait-il ses mains ? L’aimait-il d’ailleurs ? Depuis ce matin, elle lui avait écrit trois messages et toujours rien. Quelque chose faisait maintenant écho entre cette femme assassinée et fixée à cette croix, et elle, dans l’impossibilité d’agir face à ce silence insupportable.
Elle et François s’étaient rencontrés au musée d’Orsay, à Paris, il y a trois ans. Élise tentait de reproduire sur un carnet de croquis le tableau Olympia de Manet. Il s’en était amusé. Mais leur passion avait évolué de façon bien misérable depuis qu’elle avait obtenu sa mutation à Limoges.
— Tu penses encore à lui ?
À cet instant, Jack adopta son regard de vieux chien. Celui qu’il prend lorsque sa jeune collègue a mal et qu’il tente de panser ses blessures. Il connaissait François, Élise lui en avait parlé : professeur d’égyptologie à la faculté de Limoges, de confession orthodoxe, la cinquantaine, pas d’enfant.
Elle lui bredouilla une réponse, par politesse.
— Bien sûr… Que voulez-vous ? Parfois la vie n’est pas exactement comme on l’avait imaginée.

Elle se releva en glissant ses mains dans les poches de son jean et se posta à nouveau devant les clichés de la morte. La robe, c’était du fait-main. Coupe, broderies, coutures, assemblage, le travail était méticuleux.
— Il y a des couturiers dans le coin qui pourraient réaliser un tel travail ?
— Il y avait bien le célèbre créateur Jean-Charles de Castelbajac ! Son atelier se trouvait auparavant dans le quartier de la cathédrale… Superbe endroit. Il a été transformé en un restaurant qui s’appelle « Chez nous ». Je m’y suis rendu avec mon fils le mois dernier et…
Pendant que Jack énonçait les plats de son menu, Élise, qui ne l’écoutait plus, réalisa que la liste des suspects était désespérément vide. Elle avait bien tiqué sur ce type bizarre auquel son chef avait parlé à la cathédrale, ce pêcheur rugbyman nommé Dédé… Et il y avait bien le type au chien, celui qui avait découvert le cadavre… Mais Jack fit les gros yeux lorsqu’elle lui livra ses soupçons.
— On ne va pas embarquer tous les gars qui ont une mine patibulaire, Petite ! Sinon je suis le premier sur la liste !

Vers 23 heures, Élise déposa son arme de service dans le tiroir de son bureau. L’équipe comptait maintenant sur la police scientifique. En attendant, des policiers de la brigade de nuit faisaient des rondes entre les quartiers de la gare, de la cathédrale et des bords de Vienne.
Élise s’assit dans son Austin Mini beige et réfléchit. Pas très emballée à l’idée de retrouver son appartement vide du square des Émailleurs, elle décida de revenir sur les lieux du crime. Ce n’était pas idiot : il était l’heure à laquelle le médecin légiste avait estimé, la veille, la mort de Christina.
Elle gara sa voiture dans la rue en pente du pont Saint-Étienne. Après avoir vérifié par deux fois que son frein à main était bien serré, elle traversa le boulevard et, d’un pas pressé, se rendit jusqu’au milieu du pont. Deux lampadaires en éclairaient les extrémités, mais rien autour de cette croix, qui se dressait là, dans une semi-pénombre. Sur celle-ci, quelques cadenas auxquels la police scientifique n’avait pas touché. Les Limougeauds se croyaient-ils sur le pont des Arts à Paris ? « Étrange rituel que d’associer sa relation amoureuse à un objet verrouillé sur une croix moyenâgeuse » pensa-t-elle.
Elle inspecta la base de la structure et tenta de la faire bouger. Rien, elle était scellée dans la pierre.
Elle fit un tour sur elle-même, évaluant le nombre d’habitations ayant une vue plongeante sur le pont. Demain, une enquête de voisinage allait débuter, certainement longue et fastidieuse mais peut-être un témoin apporterait-il des éléments nouveaux. Pour Élise, il était impossible d’imaginer que le tueur ait préparé son installation sur les lieux. Il avait trouvé refuge quelque part, dans les alentours, à l’abri des regards. Ses yeux s’arrêtèrent par deux fois sur le quartier de la cathédrale, entre les remparts de la ville et la rivière. Des bâtisses à colombage, bâties sur la pente, surplombaient la Vienne et le pont. C’était l’endroit idéal, si l’on souhaitait voir sans être vu.

Un vent froid souffla dans sa nuque. Elle frissonna puis ferma son trench-coat, tout en prenant la direction de la rue du Pont-Saint-Étienne où était garée sa voiture. La nuit était claire et la lune, parfaitement ronde, renvoyait sa lumière blafarde sur la surface de l’eau noire. Quelques voitures passaient en trombe sur le boulevard. Élise prit son courage à deux mains et décida de prolonger son enquête : elle entama la montée de cette rue qui grimpait presque à pic. Comme le froid s’immisçait sous ses vêtements, elle croisa les bras contre elle et progressa d’un pas rapide jusqu’à une première intersection. Elle choisit d’emprunter la ruelle Saint-Domnolet, sombre et étroite. L’issue aboutissait sur une autre allée en pente, tout en escaliers : la rue du Rajat. Elle ralentit, fascinée par ce décor typique du vieux Limoges, parsemé çà et là de végétation. Soudain, alors qu’elle allait quitter la ruelle, la silhouette massive d’un homme lui barra la route. Elle étouffa un cri. Le type, également surpris, eut un sursaut. Elle le reconnut immédiatement : il s’agissait de ce pêcheur aperçu à la cathédrale, l’ami de son chef. Il marmonna des mots incompréhensibles et passa son chemin en titubant. Derrière lui, planaient des effluves de bière et de pastis. Elle attendit qu’il ait disparu et emprunta l’escalier pavé.
Une lumière émanait d’une petite place, sur sa droite. D’un pas hésitant, elle avança et découvrit un lieu charmant, au milieu duquel se trouvaient des arbres sans âge et aperçut un banc. Elle aurait aimé s’y asseoir avec François, ils auraient contemplé ensemble les bords de Vienne, et le pont. Car d’ici, on était comme au balcon d’un théâtre si le spectacle s’était déroulé près de cette croix. Au-dessus d’elle, une Vierge à l’Enfant l’observait de son alcôve, entourée de battoirs en bois. Puis son regard revint instinctivement vers l’assise du banc. Deux étoffes, posées ici, absorbaient toute la lumière de la nuit tant leur blancheur était immaculée. Son cœur bondit dans sa poitrine… Deux longs gants blancs, identiques à ceux que portaient Christina. Elle chercha son portable dans sa poche mais n’eut pas le temps de le saisir, surprise par un bruit, là dans un coin sombre. Elle n’était pas seule. Et cette odeur forte, entêtante.
L’odeur du chloroforme.

La Vierge noire, partie V
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À propos de La Vierge noire

La Vierge noire c’est une nouvelle proposée par cinq auteurs limousins à l’occasion du « Cadavre exquis », déambulation sur les bords de Vienne organisée par GéoCulture le 18 juin 2017. L’auteur de sa dernière partie est le lauréat du concours qui a fait suite à cet événement.

Cette nouvelle croise le polar, style cher aux auteurs, et l’émail, savoir-faire emblématique de Limoges. L’intrigue se déroule entre Champ-de-Juillet et bords de Vienne, à partir de la découverte du corps d’une jeune femme noire sur la croix du pont Saint-Étienne. Sa tenue rappelle étrangement l’apparence de Notre-Dame de la Pleine Lumière, la vierge noire en émail située au sein de la proche cathédrale... Le commandant Jack Millot et sa jeune collègue Élise, sont chargés de l’enquête.

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