Le Blues de l’équarrisseur Une lune pâle...

Serge Vacher, Le Blues de l’équarrisseur, Après la Lune, 2012, p. 20-21.

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Une lune pâle éclairait le puy des Roches.
Lucas Champinaud retrouvait un peu de sérénité à contempler le paysage féerique qui s’offrait à lui. Il était assis au coin de sa grange, côté ouest, sur une botte de paille qu’il avait sortie exprès pour ça. Là, il se payait le luxe d’oublier. Mettre entre parenthèses cette foutue camionnette qui ne servait qu’à trimballer des morts.
La nuit enveloppait tout. Il était tard. Un coup d’œil à sa montre. Près de minuit. À petites gorgées, Champo buvait un verre de vin blanc. Sec. C’était un Muscadet dont on disait qu’il allait pour les poissons ou les fruits de mer. Il trouvait que ce vin allait aussi pour la nuit.
Il se sentait bien. La bouteille, presque vide, calée contre le mur de la grange. Les bruits venaient parasiter sa quiétude, mais il acceptait. Les coassements en contrebas, au bord de la mare, les stridulations des grillons, plus loin au milieu du pré, les cris plus ou moins reconnaissables, faisaient grincer ses dents, mais il acceptait.
Champo était sensible à la lumière, au minéral et au végétal.
De ce coin de grange partait un chemin qui descendait pépère vers la Mare des Grenouilles. Puis il se perdait entre prés et champs, longeait le petit ruisseau sur quelques centaines de mètres avant de se lancer gaillardement à l’assaut de la colline. Il fallait être « au courant » ou bien avoir l’œil pour le retrouver tout en haut, au puy des Roches, avec de l’autre côté du versant en face, le puy de la Chaise et « La Ribardière », propriété des Vergnas de père en fils depuis des siècles, semblait-il. C’est du moins ce que tous pensaient dans la région. Jean, le dernier des Vergnas, entretenait la propriété comme la tradition l’exigeait.
C’était là, au sommet des Roches, qu’on pouvait, d’après les légendes et lorsque le temps était clair, distinguer le puy de Sancy, à près de deux cents kilomètres de là, à l’est. Mais Champo n’y croyait pas trop. Lui-même n’avait jamais vu ça. Pourtant il avait souvent grimpé sur le puy de la Chaise, sur tous les puys alentours, d’ailleurs. Par tous les temps, de jour ou de nuit.
Pour l’heure, il savourait. Le vin blanc et la nuit lunaire. Il versa le restant de la bouteille dans son verre et considéra celui-ci d’un œil mi-figue mi-raisin. La cave était toute proche, mais la paille était confortable. Elle avait épousé les formes de son corps et tout serait à refaire.
« Y a pas le feu au lac ! » se dit-il.
De sa place, il distinguait tout juste les premières maisons de Dompierre. Le village était planqué par une haie de chênes centenaires qui ourlait les formes rondes de la colline. Seules la maison de Péret Vergne et celle plus ramassée de Dédé Pourrat, toutes deux un peu à l’écart, en contrebas du bourg, étaient visibles de la grange. Une lueur douce, bougie ou lampe de chevet, éclairait d’ailleurs la fenêtre de la chambre de Pourrat. Lucas savait que c’était la chambre parce qu’il avait eu l’occasion de s’approcher d’assez près et il avait distingué, à travers les rideaux blancs, le lit, l’armoire, la table de nuit avec la lampe, et une chaise posée contre un mur. La semaine précédente, il avait croisé ce couple d’Europe du nord qui sortait du gîte. Belle femme et solide gaillard !
Vaincu, Lucas se redressa, fit craquer sa carcasse, et, bouteille vide à la main, se dirigea vers la porte de la cave d’un pas lourd.

Serge Vacher, Le Blues de l’équarrisseur (Une lune pâle...)
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L’œuvre et le territoire

Lucas Champinaud n’aimait personne. Ni hommes, ni bêtes...
Il considérait que les sociétés humaines n’étaient bonnes qu’à reproduire des schémas complètement usés, déchiquetés par des années, des siècles de disfonctionnement, et des catastrophes, genre tsunami, cyclones, ou encore crises financières crapulesques, guérillas génocides de toutes sortes dans des putains de continents dont on n’avait rien à foutre, vous et moi, pas vrai, qui collaient sur la paille des tonnes et des tonnes de pauvres bougres.
Quant aux bêtes, il les classait en trois catégories. Celles qu’on mange, parquées, engraissées, puis abattues et conditionnées pour une gestion lucrative de la barbaque. Celles qui se battent, loups, ours, trop connes pour se défendre correctement, et donc, vouées à une extinction que les savants jugeaient plus ou moins proche, selon les croyances des uns ou des autres. Celles qui se soumettent ; du caniche nain au cheval de trait, en passant par le chien de berger, prêtes à tout pour un sucre.
... Et on le lui rendait bien. Personne ne le portait dans son cœur.

Lucas n’aime rien et encore moins son métier d’équarrisseur. Lorsqu’il est témoin du meurtre des Allemands, il voit enfin une opportunité pour changer de vie en faisant chanter le commanditaire.

À propos de Le Blues de l’équarrisseur

Dans son troisième polar édité chez Après la Lune, Serge Vacher situe à nouveau l’intrigue à Dompierre, sur le plateau de Milllevaches. Comme dans le Ranch of Léon, on retrouve les enquêteur Bastien Lenoir et Philippe Gonay ainsi que le journaliste Maxime Léobon, venus élucider le double homicide d’un couple d’Allemands dans un gîte.

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