Huit jours à Crozant Une fois sur la berge...

Albert Geoffroy, Huit jours à Crozant, accompagné de crayonnés d’Émile Humblot, éditions Point d’Æncrage, 2016, p. 36-40.

Une fois sur la berge, j’admirai tout à mon aise ce paysage d’une beauté incomparable. Du côté de Crozant, la Creuse, encaissée dans les roches aux tons gris et violacés, enserre de ses replis tortueux le village qui la domine. Du côté de Fresselines, au contraire, la vallée, tout en conservant son caractère grandiose, semble s’humaniser ; à droite et à gauche les coteaux se font plus accessibles : des châtaigneraies, d’épais gazons, des roches moussues, qui rappellent celles de la forêt de Fontainebleau, font de ce site un décor biblique et virgilien.

À chaque tournant de la rivière, un spectacle nouveau s’offrait à nos yeux ravis. [...] Sur la rive opposée, se déroulait une série de sites intéressants ; cà et là de paisibles métairies, le moulin Jennetin, devant lequel deux molosses couraient en aboyant, furieux de ne pouvoir franchir la rivière pour nous dévorer ; à côté du moulin et accroché à la berge, un bac géant, espèce d’arche de Noé, pour passer bêtes et gens ; plus loin, le Moulin neuf, qu’habitait le père de Madame Lépinat. Tout cela jeté au hasard dans un fouillis d’arbres, de roches, de mousses, de haies et de galets comme à souhait pour charmer le regard du touriste et du peintre, tandis que la Creuse tantôt s’épand en larges nappes tranquilles, — miroirs magiques où se reflètent les coteaux et les splendeurs du ciel — tantôt s’ébroue en brillantes cascatelles, tantôt, rencontrant une barrière de roches, la franchit en cascades écumeuses.

[...]

De l’autre côté de la gorge que nous venions de quitter, se détachait sur le ciel la silhouette du clocher de Fresselines. À nos pieds, la grande et la petite Creuse unissaient leurs eaux irisées des feux du soleil couchant ; et sur le pont, tout au bas de la vallée, nous apercevions le break de l’hôtel. Cette vue me rendit courage. Accompagné d’Émile Humblot, je pris à travers champs et me dirigeai vers un bouquet de châtaigniers du milieu duquel émergeaient les toits de chaume de cinq ou six métairies. Oh ! le délicieux réduit ! Devant les maison, des poules, des chèvres, des petits cochons vaquaient tranquillement à leurs menues occupations ; à notre approche, quelques commères sortirent sur le pas de leur porte et nous apprîmes par elles que le hameau s’appelait « La Roche Blanc ». Humblot inscrivit ce nom sur son album, se promettant bien d’y revenir l’an prochain.
Après nous être retournés une dernière fois pour admirer encore ce tableau auquel la mélancolie du soir et de l’automne donnait un charme étrange et pénétrant, nous descendîmes par une pente douce vers le pont où nous attendaient Jeannot, Joseph et Marcel Lépinat.
Du fond de la vallée, il nous fallait, pour arriver à Fresselines, gravir une côte assez raide, et pendant la montée Jeannot nous fit remarquer sur le bord de la route une maison d’apparence modeste entourée d’un jardinet, lequel n’est séparé de la route que par une haie. « C’est ici, nous dit-il, qu’habite Maurice Rollinat, le poète qui a chanté ce pays avec tant de charme dans ses rondels intitulés “Dans les brandes”. Disciple et émule de Baudelaire, il publia ensuite “les Névroses”, où l’outrance des pensées s’unit à la sonorité du verbe. Aujourd’hui il vit en philosophe au milieu des sites pittoresques que sa muse a chantés. Musicien en même temps que poète, il écrit des mélodies sur ses vers et les interprète lui-même, dans l’intimité, avec un charme étrange [...] »

Albert Geoffroy, Huit jours à Crozant (Une fois sur la berge...)

L’œuvre et le territoire

Le lendemain de son arrivée à Crozant, Albert Geoffroy se voit proposer une excursion vers Fresselines par le peintre Albert Joseph. Le petit groupe se met en route, marchant, parfois avec difficulté, sur la rive de la Creuse, à travers champs et collines. Leur destination atteinte, le soir venu, c’est Marcel Lépinat qui les ramènera en voiture à Crozant.

À propos de Huit jours à Crozant

J’ai soixante ans et je n’ai pas vu Carcassonne. Mais j’ai vu Crozant, qui est bien plus joli que Carcassonne.

À la fin du mois d’octobre 1901, Albert Geoffroy est invité à Crozant par ses amis aquarellistes Joseph Jeannot et Émile Humblot qui, dans leur lettres, vantent les mérites de l’hôtel Lépinat, les beautés de la Sédelle, et les attraits du gibier local. Et le déclic :

Nous comptons absolument sur vous, et c’est ici, en face des ruines de Crozant, qu’aura lieu votre initiation solennelle aux grands mystères de la couleur.

À son arrivée en gare de Saint-Sébastien, après sept heures de train, Albert Geoffroy est accueilli par Marcel, le fils de Madame Lépinat, qui doit le conduire jusqu’à ses amis qui l’attendent à Crozant, à une dizaine de kilomètres.

À travers son récit, Albert Geoffroy nous plonge au plus près du quotidien des artistes pleinairistes : il rencontre notamment Armand Guillaumin, à table à l’hôtel Lépinat ou en train de peindre sur le motif. Surtout, il découvre les paysages de cette vallée, entre Crozant et Fresselines, qu’il décrit avec ferveur à travers ces quelques pages.

Au point de vue artistique, tous tendent au même but : se rapprocher le plus possible de la nature. C’est par excellence l’école de la couleur et de la lumière. Piocheurs et chercheurs, ils travaillent du matin au soir, jamais satisfaits, toujours à la recherche de l’idéal.
Ce fut dans ce milieu choisi à souhait que je goûtai pendant quelques jours, trop vite écoulés, les joies d’un écolier en vacances.

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