La Mort de Brune Une décennie durant...

Pierre Bergounioux, La Mort de Brune, Gallimard, Folio, 1997, p. 9-11.

© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

Une décennie durant, le monde a mesuré cent pas et j’ai encore laissé une bonne partie des sept années suivantes entre les murs de l’hôtel Renaissance qui en formait le cœur. Excepté quelques maisons à colombages, aux murs de torchis, c’était le plus ancien édifice de l’agglomération. Une famille de magistrats, quatre siècles plus tôt, avait fait construire derrière le rempart cette imposante bâtisse de grès ferrugineux percée d’ouvertures à meneaux. Des bustes d’hommes aux grandes barbes et de dames embéguinées, d’un grès ocre, plus fin, se penchaient au linteau des fenêtres et les armes des robins, les Labenche — trois bucranes —, étaient sculptées au-dessus de la porte d’entrée, qui donnait, à l’arrière, sur une petite rue.

Plus tard, fin XVIIIe ou début XIXe, l’hôtel avait été flanqué d’une annexe. Elle se raccordait au retour qu’il formait sur la petite rue. Une courette, fermée de trois côtés, pavée de galets de rivière, les séparait sur leur longueur commune. L’annexe, étroite et rectangulaire, dépassait de beaucoup le carré massif du corps primitif et touchait, presque, au boulevard tracé sur l’emplacement du rempart. L’espace raboteux, sablonneux, compris entre celui-ci et la façade orientale de l’hôtel formait un petit désert dont une population misérable de sureaux et de bardanes tentait sans succès, au printemps, la conquête.

C’est, je suppose, à l’époque où l’annexe lui fut rajoutée que l’édifice avait commencé d’abriter la vie communautaire à laquelle ses dimensions le prédisposaient. Il devint, pour une centaine d’années, « le petit séminaire », comme disaient encore, quand ils en parlaient, les gens nés à la fin du siècle précédent. De cette vocation subsistaient, outre la sévérité de l’architecture sans ornements ni dames penchées de l’annexe, des mots barbares, comme RHÉTORIQUE, tracés sur la pierre à la peinture noire. Celui-ci coiffait encore la porte de la première salle qui donnait sur la cour de galets et qui devait servir de réserve à l’époque où je commençai, simultanément, ma scolarité primaire et l’étude de la musique. Je me souviens peut-être d’avoir vu un maître en blouse grise en sortir avec un paquet enveloppé de papier kraft qui devait contenir des cahiers ou le long cylindre qui deviendrait, une fois déroulé, une carte de géographie. Une chose est sûre : je n’y ai jamais mis le nez. Je n’ai jamais su à quoi ressemblait la rhétorique. Elle est restée, presque jusqu’au bout, une énigme anguleuse et noire, comme son nom, revêche, cléricale, morte, que j’ai laissé à d’autres le soin d’éclaircir si cela, d’aventure, les amusait.

Pierre Bergounioux, La Mort de Brune (Une décennie durant...)
© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

L’œuvre et le territoire

Cet extrait est l’incipit du récit. Il décrit l’hôtel Labenche, aujourd’hui musée Labenche, qui se situe au cœur du quartier natal de l’auteur.

À propos de La Mort de Brune

La Mort de Brune est un récit autobiographique dans lequel Pierre Bergounioux revient sur son enfance à Brive-la-Gaillarde. Dans les années 1950, la cité corrézienne semblait sombre, grise et triste à l’enfant solitaire, attiré par la lumière jaune et douce du Quercy maternel.

Bonus

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    Pierre Bergounioux lit La Mort de Brune (Une décennie durant...)
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