Réserve de bois Une ambiance tiède...

Serge Vacher, Réserve de bois, Geste éditions, 2014, p. 13-16.

© La Geste

Une ambiance tiède, un peu molle, régnait en cette fin d’après midi au Woodstock Boogie Bar (WBB). Quelques clients traînaient leur ennui au comptoir devant un verre vide. La question fondamentale était : fallait-il
remettre ça ?
Anthony, sourire de commande aux lèvres, essuyait le même verre depuis un bon quart d’heure, Simon planchait sur la programmation musicale du mois de mars, et Rémi n’était pas là. Bref, le bar somnolait.
Mais pas à la table du fond, près de la petite estrade.

Les cinq jeunes gars levèrent leur verre en même temps.
– Hugo, un discours ! Hugo, un discours ! Scandaient les quatre autres, tandis que le Hugo en question gardait son verre en l’air, sourire un peu stupide aux lèvres.
– Ben, je sais pas trop... Si. Que je suis content de partir.
– Houuuu !! Faux frère !
– Non, c’est pas ce que je veux dire. Mais je crois que c’est une chance et que je dois la saisir. Voilà.
– Ouais, firent les potes. T’as raison ! Ils burent tous une gorgée...
– Alors, finalement, c’est quoi, ton plan ?
– L’Île d’Oléron. Le centre où va bosser Lucie, ma frangine, cherche un animateur. Elle a pensé à moi. J’ai vu le directeur du centre avant-hier. C’est un truc genre FOL (Fédération des Œuvres Laïques] ou Conseil Général, je sais pas trop. Je lui ai joué deux ou trois chansons, je lui ai dit comment je voyais à peu près les choses. Quand il a saisi que je connaissais aussi les troupes de théâtre et les artistes de rue, il m’a dit : OK.
– Bravo, mon gars. Tu seras mieux là-bas à préparer ta saison qu’ici à préparer des boîtes de pompes pour des bourgeoises en mal de jeunes mecs. Et tu commences quand ?
– Ben le mois prochain, fin avril. Lucie est déjà là-bas. C’est à Saint-Trojan. Ça a l’air sympa comme patelin, d’après elle. Elle a trouvé un deux pièces pas cher du tout. Pas trop classe, mais c’est au centre du bourg, à deux pas de la colo, et assez grand pour nous deux. Le gars m’a laissé entendre que si je me démerde bien, je peux décrocher un CDD sur plusieurs mois. Même peut-être l’année. Ils reçoivent des classes pendant le temps scolaire. Alors...
Sur ce, un grand type d’une quarantaine d’années s’approcha des cinq jeunes. Habillé décontracté veste claire, chemise épaisse sur tee-shirt gris clair, il souriait en s’installant d’autorité à la table. Il n’arrivait pas seul. Il était passé par le bar et tenait une bouteille de vin blanc à la main.
Luc Bardel enveloppa le groupe d’un regard attendri. C’était son équipe, ses garçons. Cette équipe, il l’avait montée voilà plusieurs années. Elle fonctionnait bien grâce à la discrétion des jeunes.
Il était déjà arrivé que l’un d’eux, comme aujourd’hui, décide d’aller jouer ailleurs. Luc laissait faire. C’était la règle il fallait que tous aient confiance. Qu’ils sachent qu’aucune entrave ne les liait à lui. Il était le grand frère. Tout le monde s’y retrouvait. Luc gagnait beaucoup d’argent, mais pas trop. Les jeunes arrondissaient correctement leur fin de mois. D’ailleurs Aziz et Hugo travaillaient au magasin de chaussures. Louis, Lucas et Yoann, eux, étaient contactés le cas échéant, pouvaient ou ne pouvaient pas se libérer.
Le fonctionnement du système était très souple, très discret et convenait à tout le monde. C’était bien. En fait, ce qui plaisait à Luc, ce n’était pas tant de gagner de l’argent, que le plaisir de voir ces dames se laisser lutiner par ses jeunes étalons, et craquer une petite fortune pour ça. Et une paire de chaussures.
– Bravo Hugo. C’est une chance pour toi, tu la saisis et t’as raison. Ma tournée.
– Merci, boss.
– Pas de boss, ici.
OK, merci Luc.

Serge Vacher, Réserve de bois (Une ambiance tiède...)
© La Geste

L’œuvre et le territoire

C’est le pot de départ de Hugo, un des « garçons » de Luc, au Woodstock Boogie Bar qui a été pendant de nombreuses années le refuge au petit matin de noctambules qui pouvaient y avoir bien débuté leur soirée.

Luc est propriétaire d’un magasin de chaussures au centre commercial Saint-Martial, qui dans les années 2000 était encore fréquenté et animé, et n’emploie que de beaux jeunes hommes qui passent de vendeurs de chaussures à gigolos lors de ventes privées.

Saint-Martial offrait tout ce que l’on pouvait désirer. Au détriment du centre ville, le centre commercial avait drainé toutes les grandes enseignes sous ses spots. C’était sans mystère. Les « rues piétonnes » s’étaient vidées progressivement de leurs boutiques. Ne restaient que deux ou trois librairies, des boutiques à souvenirs et des troquets, restos, un peu branchés.
Luc Bardel avait constaté ça depuis le début des années deux mille. Le magasin de chaussures de luxe, crée par Pierre et Corinne Bardel rue Haute-Vienne, voyait de moins en moins de monde passer devant la vitrine. Et des gens de plus en plus âgés. Luc s’était débarrassé sans aucun état d’âme de la boutique familiale pour acquérir cet « espace » à l’intérieur du Centre Saint-Martial : ÉLÉGANCEMARCHE. Placé entre SAPHIR, une boutique de parfums, et ESPACE-PRESSE, journaux tabac, le magasin jouait son rôle : vendre des chaussures, de luxe.

À propos de Réserve de bois

Cemal, originaire de Sivas en Turquie, vit à Bourganeuf, en Creuse, depuis plusieurs années. Il a monté sa petite société de bucheronnage avec d’autres immigrés turcs comme lui. La boîte tourne bien et Cemal est contacté par une société importante dans l’import-export de bois pour qu’il prospecte pour elle en Turquie en échange de 5000 euros par voyage, de quoi faire venir sa famille en France rapidement. Mais les choses tournent mal et la dépouille de Cemal est retrouvée au pied d’une tour dans la ZUP de l’Aurence à Limoges.

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