Province, capitale Limoges Un vendredi soir...

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges, Dumerchez-Naoum, 1987, p. 13-14.

© Éditions Dumerchez - ADN

Un vendredi soir, chaque fin d’octobre, rue de la Boucherie jaillissant de la pénombre, piétinements dans les victuailles, pâtés de pommes de terre trop feuilletés mais célébrant les grand-mères, beignets, boudins, grillons : boyau de lumière et mastications, compression des imperméables.
Commémoration. Procession ankylosée des familles, montées-descentes laborieuses des bouches pleines. Discrets coups de coude. Bourrages d’estomacs. Verres heurtés, pouces gras, échange de monnaie comme autrefois à la foire. Hier on tuait soi-même le cochon.
Ferveur des cierges et des ex-voto sous les dorures de Saint-Aurélien, petite église, cœur enfoui au battement d’un jour, caverne d’or. Éphémère résurrection du retable. Vitalité ponctuelle des saints patrons. Un seul jour leurs statues parlent.
Dès onze heures, fûts de cidre qui suintent, fonds de barrique. Le boudin franchit sa limite de fraîcheur. Coagulation de sang aigre. Un semblant de bagarre. Rots de trop et bousculades. Apparitions de pâles zonards. Éloigner les enfants, rentrer vite déglutir à domicile, l’ordre s’effrite. Fini le protocole festif de la cochonnaille. Vacarme localisé, fugace point noir.
Demain retour des pépins, des manteaux, des laines. Sous clé pour un an, coiffes, reliques et vielles. Et porte fermée sur les incongrus courants d’air. Il pleut. Sourde menace de grippe. Essorage des relents d’arsouille. Expulsion des ombres punk. Retour au tiède de la petite coquille. Couvre-feu implicite de rigueur. Diverses obligations de réserve.

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges (Un vendredi soir...)
© Éditions Dumerchez - ADN

L’œuvre et le territoire

Non sans sarcasme, Bernard Cubertafond décrit le cérémonial de la frairie des Petits Ventres.

Cette manifestation se déroule chaque mois d’octobre dans le quartier historique de la Boucherie à Limoges. Les tripiers et charcutiers locaux y vendent les produits typiques de la tradition bouchère de la ville. La frairie a été relancée en 1973, en opposition à un projet qui prévoyait la destruction d’une partie du quartier, parmi les plus pittoresques de Limoges.

Cet extrait confronte deux aspects de la fête : la procession en l’honneur de Notre-Dame-de-la-Pitié, en mémoire de la Confrérie des femmes de bouchers, et le marché aux produits gastronomiques, qu’il s’agisse d’abats ou de boissons locales, qui mobilise la population dans toute sa diversité.

Plus loin dans son essai, Cubertafond relie encore ses souvenirs d’enfance à d’autres souvenirs sensitifs, gustatifs :

Qu’est-ce qui me manque ? Place de la Motte, j’ai tout à proximité. Tabac, cinémas, livres, légumes, beignets. Et même des repas copieux et bon marché en face sur les bancs des Halles. L’hiver, à une heure, quand je sors de la gare, je m’y précipite. Vite une soupe chaude de légumes, chez Viviane, substitut de maman. J’y retrouve aussi mon boudin, mes pois cassés, mon pâté de pommes de terre, mes saucisses et ma flognarde.

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges, Dumerchez-Naoum, 1987, p. 63.

À propos de Province, capitale Limoges

Dans ce petit essai publié en 1987, Bernard Cubertafond dépeint un Limoges sensible, son Limoges. À travers les lieux, les habitudes, les couleurs, les odeurs et les habitants, l’auteur nous fait découvrir une succession de séquences mêlant souvenirs personnels et faits d’actualité, dessinant une chronique subjective du Limoges « fin de siècle ». Ce Limoges ne se laisse pas apprivoiser. Il n’est ni idéal, ni désespérant, il oscille entre enclavement, immobilisme, discrétion et désirs contradictoires de changements. Cet ouvrage est donc également le tableau d’un Limoges qui disparaît, que l’on regrette mais dont on désespère aussi d’attendre le renouveau.

Qu’importe si c’est beau ou pas : l’auteur pose sur sa ville un regard souvent acerbe voire moqueur. Limoges et ses complexes, ses freins, ses frustrations.

Enfouissements, néant, limogeages, traîne toujours l’histoire ancienne : en septembre 1914 ici furent expédiés les généraux disgraciés. Mise au rebut, retour à la terre nourricière. Silence encore et encore.

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges, Dumerchez-Naoum, 1987, p. 15.

Divorce chronique entre la vraie province et la société du spectacle. Allergies, rythmes incompatibles ? Nouveautés passées au tamis. Certitude de durer. Comédie de l’éphémère. Tout passe. Tout casse, tout lasse. Narquois rentré, le limougeaud regarde la comédie du monde. À quoi bon se faire remarquer ? Spécialité locale : se taire. Limoges, capitale des sous-entendus, paradis du filtre. Multiples laissez-passer implicites pour tenir l’étranger à distance. Au moins deux ans d’initiation avant d’être admis au sérail. Étouffoir des dynamismes.

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges, Dumerchez-Naoum, 1987, p. 17.

Je suis un limougeaud pure souche. La preuve, je n’ai parlé que du constant, et périmé sans doute. Aurais-je aussi dépassé la limite de fraîcheur ? J’ai reniflé le manque sans même l’ambition de vouloir le combler. Immobilité morbide. Défaitisme complaisant. Tête basse. Nous traînons dans nos vieux murs. Le dynamisme vient d’ailleurs.

[...]

Bien sûr je parle, je pérore : le nouveau rectorat n’est qu’un cube, l’hôtel de région sera banal, copie d’Orléans comme déjà l’hôtel de ville, copie de Paris. Réductions. Répliques. Occasions manquées. Colonisation. Défaut chronique d’imagination. Peur effrénée du ridicule.

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges, Dumerchez-Naoum, 1987, p. 59-60.

À travers les souvenirs d’école, de famille, les goûts et les sons, le propos est toutefois également tendre et nostalgique. La démarche, résolument universaliste. Pour l’auteur, Limoges est un stigmate autant qu’elle est une ressource.

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