L’Ombre de l’amour Un pont de bois...

Marcelle Tinayre, L’Ombre de l’amour, Maiade éditions, 2007, p. 286-288.

© Maiade éditions

Un pont de bois, jeté sur le torrent, en amont des chutes, reliait le promontoire rocheux de Monadouze au flanc opposé du ravin. Une route en corniche suivait, au-delà du pont, les sinuosités de la gorge, et Denise, parvenue sur cette route, aperçut, de l’autre côté du gouffre, le chemin qu’elle avait suivi tout à l’heure et le toit bleuâtre de sa maison. Elle marchait, maintenant, face au couchant, et l’immense clameur des cascades, montant de terre, presque sous ses pieds, l’assourdissait, la faisait vibrer toute, comme un cristal. A travers les châtaigniers qui couvrent la pente, elle distinguait la masse écumeuse de la première chute, celle qui tombe, obliquement, de trente-cinq mètres, et s’écrase sur un tas de granits, dans un poudroiement d’arc-en-ciel... Un grillage défendait l’enclos. Denise poussa la petite porte, qui fit jouer une sonnette, et s’engagea dans l’étroit chemin, récemment frayé, qui serpentait entre les arbrisseaux et les grosses pierres déclives. Il était toujours humide, ce chemin, glissant, traître, malgré les marches taillées çà et là, et plein de feuilles déjà moisies. Des houx, des genévriers chargés de baies noires, des fougères poussaient partout. Et, de lacet en lacet, on arrivait, à mi-profondeur, jusqu’à la seconde chute, la Redole, un large épanouissement de neige mouvante. Là, sur une roche avancée en proue de vaisseau, le chalet minuscule nouvellement construit, dressait ses pignons suisses, allongeait sa petite terrasse protégée par un garde-fou... Plus bas, dans un chaos de granits violets et rougeâtres, la troisième chute semblait vraiment l’énorme queue du cheval pâle de l’Apocalypse, une gerbe éclatante, allongée, fuyante, aspirée par les ténèbres de l’Inferno...

Denise, les oreilles brisées, les cheveux mouillés d’embrun, arriva enfin au chalet. Les tables et les chaises de fer, sur la terrasse, étaient rangées bien en ordre, et la porte de la maisonnette fermée à clef. Par une des fenêtres, mademoiselle Cayrol entrevit la salle boisée de pitchpin, les armoires de « curiosités », la vitrine des cartes postales, et sur une table, en évidence, un tricot bleu aux grandes aiguilles...

Marcelle Tinayre, L’Ombre de l’amour (Un pont de bois, jeté sur le torrent...)
© Maiade éditions

L’œuvre et le territoire

Avec cet extrait, Marcelle Tinayre nous donne à voir, aux côtés de Denise, les premiers aménagements réalisés pour le parc voulu par le monsieur de Paris acquéreur des terrains adjacents aux cascades.

À propos de L’Ombre de l’amour

C’est un pays mélancolique et délicieux, une Bretagne moins célèbre et moins profanée que l’autre... J’aime ses bruyères, ses roches, ses eaux translucides, son patois musical, sa pauvreté... Denise, y a-t-il encore des sorciers à Monadouze ? Honore-t-on les fontaines sacrées ? Mène-t-on à sainte Claquette les enfants bègues ou muets ? Pratique-t-on l’envoûtement avec le seau et le miroir ? Ne “forge”-t-on plus les gens dont la rate est malade ? La chasse volante et le bérou n’ont-ils pas déserté cette province livrée au progrès ? Plante-t-on encore, dans les champs ensemencés, une croix et quatre bouquets de paille en l’honneur du Christ et des Évangélistes ?...

C’est en ce pays de Monadouze, pendant littéraire de Gimel-les-Cascades, que Marcelle Tinayre situe l’essentiel de ce drame de l’Ombre de l’amour.
C’est là en effet que Jean Favières, jeune homme souffrant de la tuberculose, vient en convalescence, accueilli chez le docteur Cayrol et sa fille Denise.

Denise, de quelques années plus âgée que lui, est préposée à ses soins, une tâche dont elle va s’acquitter avec dévouement et compassion, car elle s’est donnée comme mission de le ramener à la vie.
Quant à la mystique Fortunade, qui aurait rêvé d’être sœur dans un couvent de Tulle pour s’occuper des malades, alors que ses parents veulent la marier, elle s’est trouvé elle-aussi un but : celui de ramener vers Dieu et la société des hommes le fils du vieux metje, le guérisseur-forgeron, ce Martial sauvage, bourru et rebelle dont tout le monde s’éloigne.
Mais sauront-elles répondre, l’une aussi bien que l’autre, aux sentiments qu’elles ont fait naître dans le cœur de ces deux hommes blessés dont les autres se détournent ? Sauront-elles échapper à cet amour masculin vers lequel la pitié les entraîne ? Est-ce de l’amour... ou n’est-ce que “l’ombre de l’amour” ?

Bonus

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    Nadine Béchade lit cet extrait de l’Ombre de l’amour (Un pont de bois...) de Marcelle Tinayre.
    © FILL

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