Une ombre sarrasine Un mince bagage...

Georges-Emmanuel Clancier, Une ombre sarrasine, Albin Michel, 1996, p. 8-9.

© Albin Michel

Un mince bagage arrimé derrière la selle de mon vélomoteur, je partis sur les routes sinueuses. Elles ne cessaient de monter, descendre, remonter et tourner, ponctuées de loin en loin de hameaux qui surgissaient, tout gris, du vert des châtaigniers ou s’érigeaient, ocre et somnolents, au cœur des éteules. Il me fallut rouler toute une journée sous le dur soleil de la mi-août. Il déclinait enfin lorsque, après une longue traversée de landes — la bruyère y alternait avec une herbe pauvre encerclant des touffes de genêts —, j’arrivai en vue d’une ruine. Elle était perchée sur un monticule envahi, semblait-il, de ronces, à une centaine de mètres à gauche de la route. Beaucoup plus loin, en arrière des pans de granit, au-delà d’une haute paroi noircie — seul vestige, eût-on dit, d’une tour —, s’étendait la forêt. A cette heure où le crépuscule déjà s’annonçait, les arbres paraissaient dresser une sombre muraille sans fin.
Je mis pied à terre pour déchiffrer l’inscription d’une plaque indicatrice fixée sur un poteau de l’autre côté du talus. La rouille avait rongé des lettres, des syllabes, des mots même. Je pouvais lire :
Ru Chat d’ adour 12e s

Le bas de la plaque était tordu et criblé de trous aux bords brûlés. Bien que la lumière du soir approchant fût paisible, je me sentais mal à l’aise dans cette solitude, face à ces murs là-bas plus qu’à demi détruits.

Georges-Emmanuel Clancier, Une ombre sarrasine (Un mince bagage...)
© Albin Michel

L’œuvre et le territoire

Dans cet extrait, le narrateur arrive en vélo au pied de cette tour d’Échizadour que l’on peut encore admirer aujourd’hui.

À propos de Une ombre sarrasine

Durant l’été 1946, un étudiant chercheur de légendes ainsi qu’il se définit lui-même enquête sur les pratiques de sorcellerie et les croyances populaires, dans une vallée de la haute Corrèze.
Mais, en traquant « les survivances de l’âme ancienne », le jeune homme va mener, malgré lui, une tout autre enquête. Alors se révèle peu à peu la vie secrète d’un village, d’une campagne reculée, de l’antique famille qui y « règne », dont les racines fabuleuses plongent au plus profond du temps. Sous l’apparente tranquillité d’un bourg tapi entre son église romane, son hôtel de la Tour et sa mairie-école réapparaissent, encore brûlantes, des passions, des violences, des blessures certaines d’entre elles provoquées ou exacerbées par la guerre et par l’occupation nazie.

(Albin Michel)

Dans son roman Une ombre sarrasine, Georges-Emmanuel Clancier revient sur la figure de la tour, celle d’Échizadour cette fois-ci, à Saint-Méard en Haute-Vienne. Tout à la fois lieu de l’enfermement légendaire, poste d’observation et ruine médiévale romantique, la tour occupe une place à part dans l’imaginaire de l’auteur.

Bonus

  • Tour d’Échizadour
    Photo prise le 1er avril 2011 : Gérard Fourgeaud.
    Source : Picasa
    CC by-nc-nd Gérard Fourgeaud
  • MP3 - 1.4 Mo
    Georges-Emmanuel Clancier lit l’extrait « Un mince bagage... » de Une ombre sarrasine
    Enregistrement : CRL en Limousin, 2010.
    © Albin Michel

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