Railway fiction Un jour il débarque...

Patrick Mialon, « Railway fiction », in Max-Alain Grandjean, Georges Châtain et Patrick Mialon, Limoges-Bénédictins : dérives autour d’une gare, Ch. Le Bouil, 1991, p. 13-14.

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Un jour il débarque à Limoges-Bénédictins. Était-ce cette gare des Bénédictins où il venait de débarquer qui déteignait sur sa rêverie, qui l’aiguillait du côté de l’orientalisme, de l’exubérance, des arabesques de l’esprit ?

Avec sa coupole toute en rondeur suave, et son campanile jouant au minaret, elle avait un faux air de mosquée turque, de basilique vénitienne, qui avait de quoi surprendre les voyageurs habitués aux stations plus classiques avec marquise obligatoire, toit mansardé façon second empire, strictes allégories républicaines, on n’était ni à Biarritz, ni à La Bourboule, nulle rêveuse bourgeoisie n’avait ici mêlé l’architecture de ses villes d’eau, de ses stations balnéaires au réseau de son chemin de fer où, comme à La Rochelle, laissé transparaître une nostalgie toute maritime. Ni hellénique, ni rustique d’ailleurs. C’était autre chose. La nostalgie qui habitait cet édifice avait, comme dans toute construction des années 20, des relents d’art thuriféraire. Toujours le même désir lancinant de recréer le temple, le mausolée avec vue imprenable sur l’au-delà. Une œuvre pour l’éternité, le temps d’égare. De l’extérieur cependant, ce n’était pas de prime abord, l’impression qui prévalait. À la descente de train — on pouvait à juste titre parler de débarquement — J. sentir flotter dans l’air un petit fumet à saveur vénitienne qu’il ne renia pas tant il avait envie de soulever le couvercle de cette énorme soupière verte où s’entremêlaient les spaghettis des rails. Il se fit la remarque que le plat du jour était appétissant et qu’il n’avait aucune raison de faire la fine bouche. Et puis la question cadre, si l’on n’était certes pas dans un film de Visconti et qu’aucun Gustav Ashenbach accostant sur la Sérénissime n’était annoncé au haut-parleur, des draisiennes et les locomotives qui jouaient ingénument aux vaporetti et aux gondoles glissant sur le grand canal des voies, faisaient office de figurants tout à fait acceptables. C’était même Hermès, le dieu des transports, figure de proue avec casque à ailettes, qui présidait en personne aux destinées de l’établissement. Plus haut, dans le ciel tranquille, un laïque campanile arborait à la façon d’un cyclope, l’œil unique d’une horloge lumineuse qu’on aurait eu mauvaise grâce à ne pas remarquer. De muezzin appelant les fidèles, point. Il fallait après une longue ascension mécanique, atteindre le grand hall, pour comprendre qu’on était dans un sanctuaire, car là, sous la coupole, c’était Istambul, c’était la mosquée bleue, c’était Sainte Sophie, à cela près tout de même que les vitraux à motifs végétaux y étaient polychrome et qu’a contrario des édifices musulmans, à chaque point cardinal, était représentée — et de belle manière — la figure humaine sous l’apparence de quatre jeunes femmes, allégories dénudées de provinces françaises.

L’une d’elles, l’Aquitaine, chargée de fruits, de fleurs, de feuilles et de grappes n’hésitais pas à vous présenter — le lieu obligeant sans doute — le relief ondulé de son arrière-train. Il était aux anges. Que de coquinerie, que d’effronterie là dedans ! Du Mucha. Il y avait longtemps que le voyageur n’avait rencontré d’aussi avenante caryatide et cela le changeait. Même si nul souffle de vie n’animait la délectable porteuse de nourritures terrestres.

Patrick Mialon, Railway fiction (Un jour il débarque...)
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L’œuvre et le territoire

Dans ce souvenir d’une arrivée à la gare de Limoges-Bénédictins, le narrateur décrit l’architecture de l’édifice, reprenant notamment plusieurs des qualificatifs que l’opinion publique avait attribués à la gare à son inauguration. Il s’attarde entre autres sur les figures allégoriques sculptées du hall.

À propos de Railway fiction

Cette courte nouvelle de Patrick Mialon sert d’entrée en matière à une série de montages photographiques de l’artiste peintre creusois Max-Alain Grandjean, centrée sur la gare de Limoges.
Le narrateur y décrit l’arrivée en train d’un voyageur à Limoges.

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