Un « Cadavre exquis » sur les bords de Vienne

Le dimanche 18 juin 2017, pour lancer la seconde saison de son application et ses nouveaux parcours, GéoCulture – Le Limousin vu par les artistes proposait son « Cadavre exquis », un événement associant déambulation sur les bords de Vienne, littérature et émail.

Pour l’occasion, cinq auteurs limousins (Franck Linol, Laurence Jardy, Jean-Louis Boudrie, Laurine Lavieille et Joël Nivard) ont co-écrit la Vierge noire, une nouvelle mêlant polar et richesses artistiques et patrimoniales de Limoges.
Mais son dénouement restait en suspens... Un jeu concours, « Soyez le sixième auteur ! », permettait à tout un chacun, en trois jours, de clore la nouvelle, le choix du lauréat reposant sur nos cinq auteurs.

L’intrigue se déroule entre Champ-de-Juillet et bords de Vienne, à partir de la découverte du corps d’une jeune femme noire sur la croix du pont Saint-Étienne. Sa tenue rappelle étrangement l’apparence de Notre-Dame de la Pleine Lumière, la vierge noire en émail située au sein de la proche cathédrale... Le commandant Jack Millot et sa jeune collègue Élise, sont chargés de l’enquête.

Ce « Cadavre exquis » de GéoCulture est organisé par l’AVEC en Limousin en partenariat avec Limoges, Ville d’art et d’histoire et l’Office de tourisme de Limoges. Il s’inscrit également dans la programmation de Lire à Limoges.
L’AVEC remercie ses autres partenaires pour leur contribution à cet événement : le musée du Four des Casseaux, le Syndicat professionnel des émailleurs français, la maison d’édition La Geste.

Chapitre I

Spoutnik tira brusquement sur sa laisse. Ce n’était pas son habitude à Spoutnik de tirer ainsi sur sa laisse. D’ordinaire, il se mettait au diapason de son maître, le museau ne dépassant jamais le pas nonchalant de Vincent. Qu’avait-il donc ce matin à s’agacer ainsi alors que le regard ne demandait qu’à se poser pour admirer les trouées effilochées de brume donnant à la Vienne l’air mutin d’une mariée au lendemain d’une nuit de noces ? Une mariée qui laisserait deviner à son homme les courbes rondes d’un corps parmi l’enchevêtrement des draps. Oui, la Vienne ressemblait ce matin à une belle mariée s’étirant langoureusement le long de quais encore tout humides de la nuit.

Il était sept heures du matin. La nuit n’en finissait pas d’ôter ses voiles obscurs. L’aube claire des premières lunes de printemps promettait déjà une belle journée. Il faisait anormalement doux pour une matinée de mars. Comme chaque matin, Vincent se dirigeait vers les jardins de l’Évêché. Il aimait déchiffrer les noms tarabiscotés des arbres et des plantes sagement alignés le long de l’imposante cathédrale. Il n’avait jamais réussi à apprendre à lire. « L’école et moi, ça fait deux ! » se plaisait-il à dire aux touristes qui parfois exhibaient devant son nez un guide touristique car ils ne comprenaient pas toujours les articles sur le musée de la Résistance ou le four des Casseaux. Son dictionnaire à lui était bien mince. Il se réduisait aux appellations de plantes médicinales et aromatiques. Pour rejoindre ses amies, les plantes, il lui fallait enjamber la Vienne. Les pavés de granite du pont Saint-Étienne n’étaient pas ce que préférait Spoutnik. Dix mètres avant le pont, il avait pris l’habitude de ralentir l’allure, histoire de faire comprendre à son maître que ce n’était pas là sa tasse de thé. Aujourd’hui, il devait y avoir une belle attraction sur le pont vu la manière dont il tirait sur sa laisse. Vincent se dit que peut-être, des jeunes avaient passé la nuit pelotonnés contre les parois de pierre, à fêter le printemps. Ils avaient probablement abusé de la Guinness servie au P’tit J’. Et avaient échoué ici. Sous la lune ronde. Au-dessus des flots. Prenant pour des voiles de navires les feuillages échevelés des saules pleureurs. Spoutnik semblait complètement sourd aux appels au calme de Vincent. Il tira soudain d’un coup si sec que le collier se désolidarisa de l’attache. Vincent se dit que décidément ce chien avait un sacré caractère. Ça ne lui déplaisait pas. Il hâta le pas pour récupérer le fuyard. Curieux lui aussi de découvrir ce qui pouvait bien mettre Spoutnik dans cet état.

Il ne comprit pas immédiatement tant la mise en scène était parfaite. Cette femme noire viendrait désormais hanter la plupart de ses nuits. Dans ses cauchemars, l’image s’arrêterait sur cette paire de gants d’un blanc immaculé. Sa conscience lui refuserait l’accès aux autres détails de la scène.

Il eut du mal à former le numéro 17 sur son téléphone portable tant sa main tremblait.

Élise avait passé une sale nuit. Depuis quelques jours, elle sentait que quelque chose clochait dans sa relation avec François. Des petites choses insignifiantes. Une certaine lenteur à répondre à ses messages. Des regards un peu fuyants quand ils se voyaient. Son chef devait avoir raison. Il allait la laisser tomber avant la fin du mois. Charmante perspective… La jeune femme fit un effort surhumain pour s’extraire du lit. Quand ça n’allait pas, elle préférait cent fois refermer les yeux que s’activer à se préparer. Cette passivité n’arrangeait bien sûr rien à la situation mais sa lassitude était telle qu’elle avait l’impression que rester dans son lit était la seule façon d’échapper à l’inquiétude qui l’envahissait dès qu’elle posait le pied à terre. Si seulement, il pouvait se manifester… Élise devinait que cette aube claire était la promesse d’une belle journée de printemps. C’était un temps à aller flâner dans la campagne. Un temps à enfourcher un vélo, à laisser le vent tiède caresser ses cheveux. Un temps à retrouver son amoureux. Bercée par ses rêveries qui auraient à coup sûr fait sourire son chef, Élise parvint à se glisser de nouveau dans le sommeil, à l’abri de ce dimanche privé de perspectives réjouissantes.

La sonnerie de son portable la ramena violemment dans la réalité.
Une réalité loin des promesses du printemps.
Ce que lui dit son interlocuteur mit définitivement fin à ses états d’âme.

Il lui fallut dix minutes chrono pour arriver jusqu’au pont Saint-Étienne. Dix longues minutes à essayer d’appeler en vain son chef pour qu’il vienne l’épauler. Où était-il donc passé ? Son portable sonnait dans le vide et chez lui, elle tombait systématiquement sur le répondeur. Tout en ne cessant d’appeler Jack, elle avait contacté la bande des « découvreurs de macchabées » : l’équipe de techniciens en scène de crime, le médecin légiste sans oublier bien sûr les experts en empreintes diverses. Avec un peu de chance, ils ne tarderaient pas. Élise avait horreur de faire face, seule, à un cadavre. D’autant plus quand il s’agissait d’un cadavre de sexe féminin. Heureusement, quelques minutes seulement après l’appel de Vincent, une voiture de patrouille s’était très rapidement rendue sur les lieux et les brigadiers avaient déjà gelé la scène du crime.

Élise l’aperçut immédiatement. On aurait pu croire qu’il s’agissait d’une œuvre d’art. Récemment, Marc Petit avait exposé dans les jardins de l’Évêché, et cette morte aurait tout à fait pu être l’œuvre de cet artiste de renom tant l’assassin avait mis de talent à la rendre belle. De loin, on aurait dit une vigie postée là pour guetter d’éventuels brigands venus du sud-ouest. Comme si ce pont avait été un navire et comme si l’Atlantique était arrivé aux pieds de la cité limougeaude. Élise avisa un homme avec un chien à l’entrée du pont. Son trouble était visible à l’œil nu. Elle s’avança vers lui, serra une main moite et tremblante, posa les questions de circonstance. L’heure de la découverte du cadavre, s’il avait vu d’autres personnes dans le coin, le pourquoi de cette promenade matinale. Son identité. L’homme répondit sans hésitation aucune. Même s’il avait déjà répondu à ces mêmes questions quelques minutes auparavant.
Il lui fallait désormais faire face à la morte.
Ce qu’elle fit.

La morte était une femme noire. Très jeune. Une vingtaine d’années. Peut-être moins. Mince et corsetée dans une robe de bal de velours orangé, chamarrée de motifs fleuris, qui mettait en valeur une taille que deux mains d’hommes auraient pu enserrer tellement elle semblait fine. Des cheveux nattés sagement vers l’arrière, recouverts de poudre d’or. Sur les frêles épaules de la morte une sorte de capeline pourpre abritait deux longs bras gantés de blanc. Elle semblait avoir été déposée là par le Diable en personne. Miraculeusement, elle se tenait digne et droite contre la croix du pont Saint-Étienne.

La lieutenant de police devina la présence de ses collègues derrière elle. Depuis combien de secondes avait-elle été happée par ce douloureux spectacle ?

Chapitre II

Pour ne pas déroger à la règle familiale établie depuis trois générations, le commandant de police Jack Millot, âgé de 62 ans, entamait, en ce dimanche matin béni de la fin mars, sa partie de pétanque, sous les arbres de l’esplanade de l’Université populaire du pont Saint-Étienne créée en 1901 par des ouvriers syndicalistes. La veille, Jack avait eu une longue discussion avec son caviste, René, et la controverse avait été interminable autour du grave sujet : suffit-il de boire du vin rouge pour vivre vieux ? Ivre, le commandant n’avait regagné son appartement que très tôt à l’aube. Voilà pourquoi il avait un calvaire sous la voûte, avait l’impression d’avoir oublié sa tête sous l’oreiller et n’avait pas les yeux en face des trous, ce qui expliquait qu’il venait de rater un carreau immanquable, alors que Loulou, son coéquipier, l’avait encouragé d’un « Allez Jack, agante-la ! » ; mais la boule avait dégommé celle de Loulou, qui, dépité, avait lâché : « Jack, t’as tué le chien, merde ! » Jack avait alors levé la tête et, scrutant les arbres, avait constaté que le printemps hissait haut ses couleurs, déjà. Avec un mois d’avance, au moins, sur les années précédentes, les bois dormants se réveillaient en fanfare. Puis il s’était tourné vers la Vienne qui, en contrebas, s’étirait paresseusement, bien pelotonnée dans son lit, avec pour édredon les dernières brumes de la nuit.

Son portable sonna. C’était Élise. Il n’eut pas envie de répondre. Que pouvait bien lui vouloir sa jeune collègue un dimanche matin ? Puis, devant l’insistance des coups de fil répétés, il finit par prendre l’appel.

Il lui fallut à peine cinq minutes pour descendre l’avenue du Sablard et se retrouver à l’entrée du pont Saint-Étienne.
Il aperçut des flics en uniforme qui tentaient d’éloigner quelques badauds et Élise qui, figée, semblait subjuguée par ce que Jack prit pour une statue vivante comme celles qui font la réputation des Ramblas à Barcelone. Ayant instinctivement senti une présence, la jeune lieutenant se retourna subitement et vit Jack, derrière elle, adossé au muret du pont.
Le vieux commandant ne ratait jamais une occasion pour mater les jolies fesses fermes et rebondies d’Élise, toujours blotties dans un jean moulant.

Mais là, le commandant Millot avait les yeux braqués sur « l’œuvre » et se grattait le menton.
– Petite, c’est tout de même une belle œuvre.
C’étaient les premiers mots qu’il avait prononcés, d’une voix fatiguée.
La déposition du type au chien avait été prise et Millot ordonna que le pont fût évacué. Il remarqua que le corps d’Élise était parcouru de brusques tressaillements.
– Petite, tu as froid ?
Élise était agacée par ce ton paternaliste que Millot manifestait à son égard depuis qu’elle avait intégré l’équipe du SRPJ de Limoges. Le commandant se redressa et s’approcha de la femme morte. Il en fit le tour en auscultant chaque détail. Le ou les meurtriers avaient adroitement fixé le corps contre la croix en fer. « Alors ? » fit-elle. Millot ne répondit pas, toujours absorbé par ce tableau.
– C’est horrible, comment peut-on... ? dit-elle à nouveau — sans terminer sa phrase — afin de briser ce silence sépulcral.
– Tu connais les vierges noires ? dit-il en prenant la posture d’un visiteur de musée.
– Non... Elle sentait qu’elle allait avoir droit à un cours. Millot était comme ça, très professoral, et ça la gonflait.
– La vierge Marie, mais noire...
– Euh... je m’en doutais un peu, merci du renseignement.
– Attends. Ces effigies remontent au Moyen Âge mais les experts ne savent pas exactement pourquoi le visage et les mains sont noirs. Est-ce à cause du matériau d’origine, l’ébène ou l’acajou ? Est-ce l’altération des pigments avec le temps ? Ou est-ce un choix délibéré... On trouve cette phrase dans le Cantique des Cantiques : « Je suis noire mais belle. » Et puis il y a Sara, la sainte noire des Gitans. Chaque année, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, il y a une procession et la statue de Sara est immergée jusqu’à mi-corps. Bon, tu seras d’accord avec moi, on se trouve face à l’imitation d’une œuvre d’art. Mais à qui s’adresse ce message ? Et d’ailleurs, quel message ?
– Et quelle œuvre d’art ?
– J’y viens... Élise, tu as devant toi la réplique exacte de la plus grande vierge noire du monde qui se trouve là-bas... — Jack montrait de la main la cathédrale Saint-Étienne. Une œuvre magnifique créée par les artistes émailleurs Léa Sham’s et Alain Duban en hommage à l’émail du Moyen Âge. C’est impressionnant ! Il n’en manque que l’Enfant ! Observe tous ces détails colorés sur la robe dont le cadavre a été habillé. Autre chose, la statue en émail, baptisée par ses créateurs Notre-Dame de la Pleine Lumière, a été présentée en 2009 la veille du solstice d’été. Et demain nous serons le 20 mars, le jour de l’équinoxe de printemps... Nous sommes en plein délire ésotérique.
– Jack, vous avez révisé avant de venir ou vous êtes une encyclopédie ambulante ?
– Petite, j’admets que je suis un farouche adversaire au Scrabble. Je suis doté, paraît-il, d’un excellent parahippocampe gauche, et puis j’aime l’histoire de ma ville.
Comme un ciel d’hiver à la fin du jour, le visage d’Élise s’assombrit.
– Qui est cette malheureuse ? Et comment est-elle morte ?
Élise restait horrifiée en se demandant comment Millot pouvait disserter sur l’émail du Moyen Âge avec, en outre, ce regard émerveillé et fasciné du passionné d’art. Ce genre d’esthète qui abandonne son corps et son âme à l’écoute de ce que lui dit « l’œuvre », et finit par déclarer : « Ça me parle, tu sais... »
– Une mise à mort, puis une reconstitution minutieuse et enfin l’installation artistique sur ce pont du Moyen Âge. Une femme d’origine africaine... Élise, je n’aime pas ça. On a affaire à un meurtrier récidiviste. Jack avait dit cela avec un petit sourire béat.
– Un tueur en série ? Élise avait grimacé.
– C’est ça. Les causes de la mort ? Au fait, le légiste n’est toujours pas arrivé ? Ni le procureur ? Ils gisent six pieds sous la couette ces deux-là... Une mort qui ne laisse pas de trace, qui n’abîme pas le corps. On va devoir attendre l’autopsie.
Élise se mit alors à prendre des photos de la scène de crime tandis que les experts de la police scientifique et technique relevaient indices et empreintes.

Léa Sham’s & Alain Duban, Notre-Dame de la Pleine Lumière
Photo : Léa Sham’s
© Droits réservés
Léa Sham’s & Alain Duban, Notre-Dame de la Pleine Lumière
Photo : Léa Sham’s
© Droits réservés

Vers 11 heures, Jack et Élise se tenaient face-à-face, installés à une table d’un des rares bistrots ouverts un dimanche matin à Limoges. Jack avait insisté : « Tu grelottes Petite, t’as besoin d’un remontant. » Lui, avait pris un cognac et en remarquant la mine effarée de sa collègue, il avait sorti : « Petite, c’est pas la mer à boire, un cognac le matin. » Elle commanda un thé.

– Élise, t’as pas l’air dans ton assiette. C’est ton François qui te fait des misères ou c’est la morte qui te barbouille l’estomac ?
Elle faillit lui répondre que c’était surtout son haleine pestilentielle de chien alcoolique qui l’écœurait et qu’il devrait boire du pamplemousse rose.
– Alors Petite, c’est quoi ta théorie ?
La question du commandant Jack Millot la crucifia.
Des larmes apparurent dans ses yeux, ces larmes silencieuses des femmes, gouttes de chagrin venues de l’âme qui coulent sur les joues et semblent si douloureuses, étant si claires.
En ce dimanche matin de mars, attablée avec un poivrot sifflant un deuxième cognac, démolie par la certitude que François avait une maîtresse, ravagée par la vision de cette jeune femme africaine métamorphosée en vierge noire, Élise, pour la première fois de sa vie, se sentit seule comme une tombe.

Chapitre III

Il pouvait les voir. D’ici. Entre les frondaisons. S’agiter sur le pont. Les voitures de police en travers du passage piéton, obligeant les automobiles à n’utiliser qu’une seule file sur le quai Louis-Goujaud. Les gyrophares balayaient cette matinée de printemps où pas un seul souffle d’air ne venait rider le ventre plat de la Vienne qui enroulait ses sombres remous autour des piles du pont Saint-Étienne. L’œil rond d’un soleil frileux glissait sa lame d’ambre dans l’onde qu’on aurait dit immobile. Il pouvait les voir. Et en éprouvait une certaine jouissance. Il alluma une cigarette. Le goudron nappa ses poumons d’une douce saveur, juste avant qu’une quinte ne le plie en deux. Ça faisait combien de nuits déjà ? Trois, quatre ? Il ne saurait le dire avec précision. Jusqu’à l’obsession. Ça, il le savait parfaitement.

Il attendait patiemment la tombée de la nuit. En fumant. Le plus souvent garé sous les platanes de la place Jourdan. Le cul du Combi Volkswagen tourné vers les façades des banques. La bouteille de mousseux rafraîchie dans un seau en plastique et dans l’autoradio, la voix de Klaus Nomi sur la musique de Purcell, The Cold Song. En boucle. Après, quand le soir descendait sur les angles des immeubles en pierre, que les derniers traîne-savate gavés de mauvais shit et de bière éventée ébranlaient leur cortège de chiens vers les profondeurs de la nuit, il démarrait le vétuste moteur qui répondait au quatrième tour de clef selon un rite sans doute germanique. La traque alors pouvait commencer. L’avenue Charles-de-Gaulle s’ouvrait d’un côté sur les enseignes lumineuses des cinémas et autres estaminets et à sa droite sur l’obscurité des voies de chemin de fer que venaient parfois traverser les phares d’une motrice suivie d’un long convoi de voitures éclairées en partance vers le sud. Au bout, le campanile de la gare dressait sa vigie de pierre qu’un éclairage sobre découpait sur la profondeur du ciel. Le premier repérage était à l’angle du jardin de la gare. Elles étaient là. Dans l’ombre. Une, deux. Parfois trois. Jamais plus. À quelques mètres de distance les unes des autres. Des corps moulés dans des habits trop justes. Des jupes trop courtes. Des chemises échancrées sur des poitrines opulentes. Des jambes dodues prises dans des collants résille. Le regard prometteur. La bouche évocatrice. Ou parfois indifférente, le téléphone vissé sur l’oreille et le verbe haut d’une langue étrangère que martèle la colère d’un talon frappant le sol. Au bout, il tournait et remontait le cours Gay-Lussac, lentement, comme la plupart des autres véhicules. Comme s’ils avaient la même attente pour la même chose. Il méprisait les regards torves de tous ces anonymes qui participaient à ce manège. Le supposant animé du même objectif. Comment aurait-il pu expliquer que sa quête n’avait rien à voir avec leurs misérables pulsions sexuelles ? Y avait-il des mots pour ça ?

Dans l’abribus et autour, dans l’ombre du parking désert, d’autres encore. Chacune contrôlant un territoire ethnique bien défini. La plupart venaient d’Europe centrale ou des pays de l’Est, Bulgares, Roumaines, Ukrainiennes sans doute ; on entendait les sons des voix gutturales ou latines selon leur provenance, qui s’interpellaient. On ne savait trop si c’était amical ou non mais les violences étaient rares. Quelque part dans des encoignures de porte, dans des voitures immobiles dont les vitres entrouvertes laissaient passer le filet gris d’une fumée de cigarette, l’œil vigilant du propriétaire surveillait le « cheptel ».

Ce n’était pas ce qu’il cherchait. Il contourna par le cours Vergniaud et redescendit le cours Bugeaud. Les mêmes ombres partout. Fugitives. Silhouettes évanescentes dans l’éclairage roux des lampadaires. Maintenant il avait fait le tour. Celle qu’il attendait n’était pas là. Pourtant, il savait que quelque part dans cette ville, la rencontre aurait lieu. Forcément.

Il remonta sur l’esplanade des Bénédictins. Les derniers trains du soir déversaient leur flot de voyageurs encombrés de valises vers les nombreux véhicules garés à l’arrache, feux de détresse trouant l’obscurité, tandis que d’autres se dirigeaient vers la file des taxis. Aux pieds des deux statues qui bornent le hall d’entrée, la faune de la nuit attendait la fermeture de la gare pour s’égarer dans la solitude du désert urbain des sans domiciles, la tête saoule et les yeux défoncés. Il descendit par la rampe, tourna à droite et longea la cité des Coutures jusqu’à l’avenue Jean-Gagnant. Le feu l’arrêta un moment. En face, l’enseigne du McDo tachait le mur de brique de son sigle racoleur, le parking était plein. Il n’avait pas faim. Pas de cette nourriture-là. Le feu passa enfin au vert, il remonta l’avenue lentement, jusqu’au carrefour où la bâtisse grise de la sécurité sociale fait l’angle avec l’avenue Locarno et se dirigea vers la gauche pour emprunter la rue Donzelot. C’est là qu’il l’aperçut. Sur le trottoir du parc de stationnement, dans la pénombre des réverbères. Il savait que c’était elle et pas une autre. Même s’il ne discernait que sa silhouette, longue et fine. Il aurait pu dire le grain de sa peau. La douceur de son corps. L’acidulé de son haleine que des bonbons parfumaient à la réglisse. Il ralentit, laissant son cœur retrouver un rythme normal, desserra l’étreinte de ses mains sur le volant. Elle était là, prise dans le faisceau sale des phares du Combi Volkswagen. Seule. Proie isolée. Il n’en attendait pas tant.

Il s’approcha à sa hauteur et abaissa la vitre du Combi. Elle resta un long moment à l’observer, évaluant l’homme qui la détaillait, des pieds à la tête, un peu comme les hommes de son pays qui, sur le marché aux bestiaux de Tamale, tâtent la croupe des bœufs, flattent l’encolure des chèvres. Elle les connaissait, les hommes. Elle en avait l’expérience. Même si elle fut toujours cruelle. Celui-là la contemplait, fasciné.

Les pommettes hautes de son visage anguleux étaient surmontées de l’amande douce d’un regard intense. L’ébène de sa peau semblait poli par un esthéticien délicat et le crépu de sa chevelure descendait sur ses épaules menues. Les seins libres de sa poitrine haute tendaient un chemisier largement ouvert. Le port de son corps altier aux cambrures marquées donnait à son allure une élégance naturelle. Les attaches fines de ses poignets se prolongeaient par deux mains longues, aux doigts immenses, dont une, posée sur la courbe de sa hanche. Une jambe légèrement décalée surmontée d’une jupe rase donnait à l’ensemble une provocation candide. Il était sûr qu’elle n’avait pas vingt ans.

Elle resta à distance tandis que l’homme sans la lâcher du regard lui demandait le tarif de ses prestations. Elle fut surprise qu’il s’adresse à elle sans la tutoyer. Sans employer de mots orduriers comme la plupart. Elle voyait bien qu’elle avait en face d’elle un homme subjugué, prêt à payer le prix pour satisfaire un fantasme longtemps retenu. Le bout incandescent de sa cigarette tremblait et ses mains ne cessaient de pétrir le volant. Je l’ai marabouté, pensa-t-elle. Elle annonça un prix extravagant en passant une langue évocatrice sur ses lèvres écarlates. La rouerie du métier, déjà, pensa-t-il. Mais il n’y a jamais eu d’innocence dans la rue. Il ne fit aucun commentaire et gara le Combi. Il prit le temps d’imbiber largement les fibres de l’étoffe et descendit. La rue était déserte. Il tenait le chiffon dans sa main, à l’abri du regard. Elle lui tourna le dos l’invitant à la suivre pour lui indiquer l’endroit où allait se réaliser le summum de son désir. Il bondit, enlaça ses épaules et apposa le chiffon détrempé sur son nez et sa bouche. Elle se débattit mollement. Il maintint la pression jusqu’à ce qu’il sente le corps basculer et lentement s’effondrer dans ses bras. Il crut entendre un bruit de moteur. Il s’enfonça dans l’obscurité des arbres. Ce n’était qu’une moto qui remontait l’avenue Jean-Gagnant les gaz grands ouverts. Il n’eut aucun mal à engouffrer le corps de la jeune femme dans le véhicule. Il referma les portes et prit soin de l’attacher à l’aide d’un solide ruban adhésif. Puis il enjamba le levier de vitesse pour gagner le siège conducteur. Il laissa le Combi descendre au point mort, tous feux éteints, jusqu’à ce qu’il soit assez loin pour démarrer.

La vierge. La vierge noire. Enfin. Il la tenait. À sa merci. Elle était à lui.

Il remit la voix désincarnée de Klaus Nomi et alluma une nouvelle cigarette. Il abaissa la vitre de portière. Dissiper l’odeur de chloroforme qui empestait l’habitacle. La nuit était fraîche. Un temps de saison comme on dit communément.

Il pouvait les voir. C’était fini sans doute. Maintenant ils rétablissaient la circulation sur le quai. Une voiture de secours ainsi qu’un fourgon de pompier attendaient sur les berges en face de la rue du Rajat, le pont n’étant pas accessible aux véhicules motorisés. La police faisait son travail. Il avait fait le sien. Tout était raccord. Il suivit du regard une voiture de police qui repartait vers la ville. L’air sentait le narcisse et les plantes aromatiques tout autour de lui pompaient la sève de la terre. Le soleil grimpait dans le ciel dégagé au-dessus de la Cité. Il partit d’un pas alerte, traversa le jardin encore désert à cette heure matinale. Seul un vieux monsieur ouvrait son journal à la page des décès, assis sur un banc, dans l’axe du soleil montant. Il gagna le parvis de la cathédrale Saint-Étienne et poussa un battant de la porte d’entrée. Il avait rendez-vous, comme presque chaque jour, avec la vierge. La vierge noire.

Chapitre IV

Le commandant Millot terminait son troisième cognac lorsqu’il s’avisa qu’il était midi et que c’était l’heure de l’apéritif.
– Petite, qu’est-ce que tu prends ? Pour moi, c’est un Ricard.
– Heu… Un Perrier, sinon rien.
Élise avait d’abord été gênée de se trouver à la table de cette arsouille mais elle avait vite compris qu’il fallait le laisser faire car il était de ceux qu’on n’arrête pas et qui ne sont jamais meilleurs que lorsqu’ils passent la barre des deux grammes par litre. Elle se rappelait quelques très belles pages de la littérature française qui avaient été commises sous l’empire de l’alcool ! Elle lui accordait finalement toute son admiration car, à part l’haleine chargée qui l’avait obligée à changer de place pour se tenir à bon vent, rien ne laissait supposer qu’il naviguait à cette altitude. Le commandant tenait la route.
– Alors Petite, c’est quoi ta théorie ? reprit-il.
– Un crime racial ? Un délire satanique sur fond de druides ou de solstices ? C’est ce qui me vient à l’esprit mais c’est peut-être trop facile… Ou un drame freudien ?
– Ça, c’est une bonne idée. Ou les trois à la fois. Ça va pas être facile. De toute façon, nous avons affaire à un malade et j’ai peur qu’il y ait d’autres victimes. Nous aurons peut-être des tuyaux par la Cour des Miracles, j’ai un indic. Allez, ma grande, viens avec moi.
– Où ça ? À la Cour des Miracles ?
– Tu rigoles ? Cathédrale Saint-Étienne. La Cour des Miracles, tu n’entres pas comme ça !
Ce tutoiement lui disait bien qu’elle avait grandi et que quelque chose avait changé dans leur relation. Ils venaient de former une équipe. Une équipe de yin et de yang.

Élise était limousine depuis peu et n’avait jamais mis les pieds à la cathédrale. En bonne professionnelle, elle ne connaissait de Limoges que la gare et le Champ de Juillet. Millot, lui, savait tout. Il ne s’attarda pas à l’extérieur car, homme de granit, il n’aimait pas ces gargouilles de calcaire reconstruites au XIXe et cette grande place vide lui flanquait le vertige. Les évènements de la matinée lui avaient donné chaud. Il n’avait qu’une hâte : entrer à l’intérieur pour se rafraîchir. Après la fin des offices, il ne restait que quelques fidèles attardés à discuter sous le narthex avec l’abbé Prollo, ancien prêtre ouvrier chargé de la maintenance, et quelques touristes passionnés d’histoire et de vieilles pierres. Élise eut le souffle coupé en poussant la lourde porte de bois qui ouvre sur la nef. Elle ne put que s’agenouiller sur le premier banc venu pour s’habituer au silence, à la pénombre et à la majesté du lieu. Pendant ce temps, Millot avait trouvé un copain, manifestement une vieille connaissance.
– Tiens, Quasi… pardon… Dédé, qu’est-ce que tu fais là ? Tu viens te confesser ?
– Toujours le mot pour rire ! Je travaille ici, petits travaux d’entretien, nettoyages en tous genres. En ce moment, je fais la chapelle de la vierge noire. De la belle ouvrage !
C’était un copain de rugby, un ancien talonneur qui avait beaucoup donné ; le placage cathédrale, il connaissait. Beaucoup reçu, aussi, les oreilles en chou-fleur, le nez cassé, la joue barrée par un coup de crampon qui avait laissé des traces. Ses copains l’appelaient Quasimodo. Lorsqu’il avait arrêté le rugby, il s’était mis à la pêche à la truite. Il vivait seul avec ses coqs de pêche et fabriquait ses mouches. Pendant ces congratulations, Élise n’avait pas bougé, touchée par un rayon de grâce à travers le vitrail du XIVe. Millot dut lui taper trois fois sur l’épaule pour la sortir de sa méditation.
– Élise, tu vas voir ce qui est d’abord une pure merveille des arts du feu limousins et ensuite peut-être une pièce maîtresse de notre enquête : Notre-Dame de la Pleine Lumière dont je t’ai déjà parlé. Elle va te rappeler quelqu’un.

À gauche, dans une chapelle du transept dite Chapelle de la Vierge, trônait sous une cage de verre une vierge en majesté, romane, en émaux champlevés de vives couleurs, or, rouges ou verts, et aussi noire que belle. Sous une paupière apaisée, l’œil s’ouvrait sur l’infini. Dame du ciel, régente terrienne, Emperiere des infernaux palus, aurait dit François Villon.
– Quelle merveille ! La ressemblance avec notre victime est frappante en effet, mais ça n’explique pas les gants blancs.
Ils en étaient là de leurs réflexions quand un miracle leur tomba du ciel, s’amplifia sous la nef et les saisit d’une bouleversante émotion. Une soprane envoyait a capella un Ave Maria de Schubert et d’anthologie. Ils se retournèrent vers le jubé d’où venait cette divine surprise. La diva était une bohémienne blond vénitien qui s’était avancée au bord du balcon de pierre blanche. « Bohémienne peut-être, pensa Élise, mais bohémienne chic » du genre Figaro Madame, aux poumons très développés un peu à l’étroit dans une robe assez largement décolletée dont la blancheur était relevée par des gants noirs. Ils n’étaient pas les seuls à être tombés sous le charme. Ce bourrin de Quasimodo la dévorait des yeux, comme en extase, électrisé. Et, plus en retrait, l’abbé Prollo se mordait les lèvres jusqu’au sang.
– Qui est-ce ? demanda le commandant.
– Tu ne la connais pas ? s’étonna le talonneur. C’est la Ralda, la grande cantatrice de Paris. Elle répète pour le concert de dimanche prochain.
– J’en ai entendu parler. Son prénom, ça serait pas Esmée ?
– Si ! Comment t’as deviné ?
– Tu sais, je suis flic…
Ils apprirent ainsi que la grande Esmée Ralda répétait chaque jour entre midi et deux et que Quasimodo et Prollo ne rataient pas une répétition. Deux misérables groupies, deux amoureux transis devant l’inaccessible, comme deux vers de terre amoureux d’une étoile, tiraillés entre leur dévotion à la vierge noire et les charmes de la Ralda.

C’est à ce moment-là que le téléphone sonna. C’était le légiste. La victime était morte étouffée vers une heure du matin. Le reste des examens n’était pas terminé et pour l’instant il ne pouvait pas en dire plus, mais… Millot n’entendit pas très bien la suite des explications à cause d’une vive dispute qui venait d’éclater entre Prollo et Quasimodo alors qu’ils empruntaient l’escalier montant à la galerie des contreforts. Ça finira mal !

À chaque jour suffit sa peine. Ils en savaient assez pour aujourd’hui et pour aller prendre un café suivi d’un pousse-café. « Un double ! » demanda Élise. Sans se concerter, nos deux limiers avaient bien noté que trois femmes avaient marqué leur journée de yin et de yang. L’une était noire avec des gants blancs et l’autre blanche avec des gants noirs. Minnie de Walt Disney et Yvette Guilbert de Toulouse-Lautrec. La troisième n’avait pas besoin de gants, elle était au-dessus du débat. Avec la complicité du pousse-café, les profileurs profilaient : « Une sorte d’artiste, en somme… Un grand malade à coup sûr. Une névrose obsessionnelle, obsession de pureté, la pureté étant représentée par Notre-Dame de la Pleine Lumière, les gants blancs, cette macabre mise en scène et on n’ose imaginer ce que va nous dire le légiste. Ça sent le sacrifice expiatoire, l’exutoire à quelque chose qui nous échappe. Téléphone à Sigmund Freud, on va avoir besoin de lui. D’ailleurs, Yvette Guilbert était une de ses copines. La cantatrice devrait se méfier… »

En regagnant la voiture qui était restée au pont Saint-Étienne, ils croisèrent le chien Spoutnik et son maître qui bredouilla, en rougissant, que non, il ne revenait pas sur les lieux de son crime. Puis un groupe de touristes qui visitaient le quartier de la cathédrale et qui s’étaient arrêtés devant le portail Saint-Jean pour écouter un orateur lire deux pages policières, gothiques et flamboyantes en accord avec le lieu et les arts du feu. Ils se reculèrent pour mieux admirer ledit portail, et poursuivirent leur visite vers le quartier de la Règle et la rue du Rajat.

Chapitre V

La nouvelle de la découverte de ce crime, à la fois macabre et artistique, s’était répandue dans Limoges comme une traînée de poudre. Ainsi, l’équipe du commissaire Millot retrouva l’identité de la victime sans difficulté.
De nationalité ghanéenne et originaire de la ville de Tamale, Christina Sylla était arrivée en France en novembre 2015 et vivait chez sa tante, Nasta Sakho, dans le quartier du Vigenal. C’est Élise qui se chargea d’annoncer la mauvaise nouvelle à Nasta, qui, son bébé sur les genoux et des sanglots dans la voix, lui expliqua qu’elle avait accepté d’accueillir Christina le temps de ses études. Elle souhaitait devenir sage-femme. Avant de quitter le modeste appartement, la lieutenant inspecta la chambre de Christina : sous son lit, elle trouva une enveloppe remplie d’argent liquide, le fruit de ses activités nocturnes. Dessus était inscrite une adresse au Ghana, peut-être sa mère…

De retour au bureau, Élise trouva Jack en pleine contemplation du parc Victor-Thuillat.
– Elle était au mauvais endroit au mauvais moment, dit-elle en soupirant.
– Petite, ne sois pas naïve… La robe est taillée pour elle ! Non, le hasard n’a rien à voir là-dedans, je te l’assure. Il avait prévu son coup. Et nous ne sommes pas à l’abri d’une récidive…
– Vous n’arrêtez pas de dire ça ! Mais comment pouvez-vous en être sûr ? C’est quoi vos arguments au juste ?
– L’expérience Petite, l’expérience.
Agacée, elle se détourna et scruta les photos de Christina sur sa croix.
– Non, mais, vous imaginez, vous, un type au milieu du pont Saint-Étienne en train de fixer le corps de cette fille à une croix alors que tout est illuminé et que toutes les fenêtres des alentours sont dirigées vers la Vienne ?
En guise de réponse, Jack haussa les épaules. Élise s’assit à son bureau et relut le rapport du légiste : Christina n’avait subi aucune violence. Pas un bleu, pas une égratignure. Elle avait été endormie avec un chiffon imbibé de chloroforme, puis asphyxiée. On l’avait dévêtue, lavée ; le maquillage avait été retiré de son visage. Ensuite, elle avait été rhabillée avec cette robe en patchwork carnavalesque. Sous les gants, les ongles de ses mains étaient rongés, photo à l’appui.
– Une anxieuse… avait marmonné Jack, lisant par-dessus l’épaule de la jeune femme.
Élise voulut lui répondre, mais elle remarqua que son collègue lorgnait déjà vers la pendule du bureau. Bientôt 18 heures. L’apéro. Elle leva les yeux au ciel.
– Pensez-vous que « l’artiste » lui a mis des gants pour des raisons esthétiques ? lui demanda-t-elle.
– Ah… Les ongles rongés ! Non… Je pencherais davantage pour un rite sectaire…
Élise regarda ses mains : elle aussi s’acharnait parfois sur ses ongles, c’était plus fort qu’elle. François aimait-il ses mains ? L’aimait-il d’ailleurs ? Depuis ce matin, elle lui avait écrit trois messages et toujours rien. Quelque chose faisait maintenant écho entre cette femme assassinée et fixée à cette croix, et elle, dans l’impossibilité d’agir face à ce silence insupportable.
Elle et François s’étaient rencontrés au musée d’Orsay, à Paris, il y a trois ans. Élise tentait de reproduire sur un carnet de croquis le tableau Olympia de Manet. Il s’en était amusé. Mais leur passion avait évolué de façon bien misérable depuis qu’elle avait obtenu sa mutation à Limoges.

https://soundcloud.com/yemgui/le-grand-jardin
© Yemgui

Elle se releva en glissant ses mains dans les poches de son jean et se posta à nouveau devant les clichés de la morte. La robe, c’était du fait-main. Coupe, broderies, coutures, assemblage, le travail était méticuleux.
– Il y a des couturiers dans le coin qui pourraient réaliser un tel travail ?
– Il y avait bien le célèbre créateur Jean-Charles de Castelbajac ! Son atelier se trouvait auparavant dans le quartier de la cathédrale… Superbe endroit. Il a été transformé en un restaurant qui s’appelle « Chez nous ». Je m’y suis rendu avec mon fils le mois dernier et…
Pendant que Jack énonçait les plats de son menu, Élise, qui ne l’écoutait plus, réalisa que la liste des suspects était désespérément vide. Elle avait bien tiqué sur ce type bizarre auquel son chef avait parlé à la cathédrale, ce pêcheur rugbyman nommé Dédé… Et il y avait bien le type au chien, celui qui avait découvert le cadavre… Mais Jack fit les gros yeux lorsqu’elle lui livra ses soupçons.
– On ne va pas embarquer tous les gars qui ont une mine patibulaire, Petite ! Sinon je suis le premier sur la liste !

Vers 23 heures, Élise déposa son arme de service dans le tiroir de son bureau. L’équipe comptait maintenant sur la police scientifique. En attendant, des policiers de la brigade de nuit faisaient des rondes entre les quartiers de la gare, de la cathédrale et des bords de Vienne.
Élise s’assit dans son Austin Mini beige et réfléchit. Pas très emballée à l’idée de retrouver son appartement vide du square des Émailleurs, elle décida de revenir sur les lieux du crime. Ce n’était pas idiot : il était l’heure à laquelle le médecin légiste avait estimé, la veille, la mort de Christina.
Elle gara sa voiture dans la rue en pente du pont Saint-Étienne. Après avoir vérifié par deux fois que son frein à main était bien serré, elle traversa le boulevard et, d’un pas pressé, se rendit jusqu’au milieu du pont. Deux lampadaires en éclairaient les extrémités, mais rien autour de cette croix, qui se dressait là, dans une semi-pénombre. Sur celle-ci, quelques cadenas auxquels la police scientifique n’avait pas touché. Les Limougeauds se croyaient-ils sur le pont des Arts à Paris ? « Étrange rituel que d’associer sa relation amoureuse à un objet verrouillé sur une croix moyenâgeuse » pensa-t-elle.
Elle inspecta la base de la structure et tenta de la faire bouger. Rien, elle était scellée dans la pierre.
Elle fit un tour sur elle-même, évaluant le nombre d’habitations ayant une vue plongeante sur le pont. Demain, une enquête de voisinage allait débuter, certainement longue et fastidieuse mais peut-être un témoin apporterait-il des éléments nouveaux. Pour Élise, il était impossible d’imaginer que le tueur ait préparé son installation sur les lieux. Il avait trouvé refuge quelque part, dans les alentours, à l’abri des regards. Ses yeux s’arrêtèrent par deux fois sur le quartier de la cathédrale, entre les remparts de la ville et la rivière. Des bâtisses à colombage, bâties sur la pente, surplombaient la Vienne et le pont. C’était l’endroit idéal, si l’on souhaitait voir sans être vu.

https://vimeo.com/89594093
Miyö Van Stenis, Limoges : Gare des Bénédictins (pour Digital Visions, 2014).
© Droits réservés

Un vent froid souffla dans sa nuque. Elle frissonna puis ferma son trench-coat, tout en prenant la direction de la rue du Pont-Saint-Étienne où était garée sa voiture. La nuit était claire et la lune, parfaitement ronde, renvoyait sa lumière blafarde sur la surface de l’eau noire. Quelques voitures passaient en trombe sur le boulevard. Élise prit son courage à deux mains et décida de prolonger son enquête : elle entama la montée de cette rue qui grimpait presque à pic. Comme le froid s’immisçait sous ses vêtements, elle croisa les bras contre elle et progressa d’un pas rapide jusqu’à une première intersection. Elle choisit d’emprunter la ruelle Saint-Domnolet, sombre et étroite. L’issue aboutissait sur une autre allée en pente, tout en escaliers : la rue du Rajat. Elle ralentit, fascinée par ce décor typique du vieux Limoges, parsemé çà et là de végétation. Soudain, alors qu’elle allait quitter la ruelle, la silhouette massive d’un homme lui barra la route. Elle étouffa un cri. Le type, également surpris, eut un sursaut. Elle le reconnut immédiatement : il s’agissait de ce pêcheur aperçu à la cathédrale, l’ami de son chef. Il marmonna des mots incompréhensibles et passa son chemin en titubant. Derrière lui, planaient des effluves de bière et de pastis. Elle attendit qu’il ait disparu et emprunta l’escalier pavé.
Une lumière émanait d’une petite place, sur sa droite. D’un pas hésitant, elle avança et découvrit un lieu charmant, au milieu duquel se trouvaient des arbres sans âge et aperçut un banc. Elle aurait aimé s’y asseoir avec François, ils auraient contemplé ensemble les bords de Vienne, et le pont. Car d’ici, on était comme au balcon d’un théâtre si le spectacle s’était déroulé près de cette croix. Au-dessus d’elle, une Vierge à l’Enfant l’observait de son alcôve, entourée de battoirs en bois. Puis son regard revint instinctivement vers l’assise du banc. Deux étoffes, posées ici, absorbaient toute la lumière de la nuit tant leur blancheur était immaculée. Son cœur bondit dans sa poitrine… Deux longs gants blancs, identiques à ceux que portaient Christina. Elle chercha son portable dans sa poche mais n’eut pas le temps de le saisir, surprise par un bruit, là dans un coin sombre. Elle n’était pas seule. Et cette odeur forte, entêtante.
L’odeur du chloroforme.

Paul-Laurent Courtot, Rue du Rajat n° 15 (1922)
Paul-Laurent Courtot, Rue du Rajat n°15 (1922)
Huile sur carton, 40 × 29,8 cm.
Photo
© Musée des Beaux-Arts de Limoges – Palais de l’Évêché

Chapitre VI

Le concours Soyez le sixième auteur !

Vous vous apprêtez à lire la sixième et dernière partie de la nouvelle la Vierge noire ! Il s’agit du dénouement que les auteurs des cinq premières parties, Laurence Jardy, Franck Linol, Joël Nivard, Jean-Louis Boudrie et Laurine Lavieille, ont désigné comme vainqueur de notre concours Soyez le sixième auteur !

Le 18 juin 2017, à l’issue de notre déambulation sur les bords de Vienne au cours de notre « Cadavre exquis », les cinq premières parties de la nouvelle étaient diffusées sur GéoCulture ; nous invitions alors toute personne à nous proposer sa fin de l’histoire, d’une demi-page à deux pages, en trois jours... Notre jury a dû au final lire et évaluer pas moins de dix-sept propositions ! Un grand merci à tous les participants !

Le Cadavre exquis de GéoCulture, le concours Soyez le sixième auteur !

Toutes nos félicitations à Marc Dubois, l’auteur de cette conclusion, ainsi qu’à nos trois autres finalistes (Marie-José Denoux, Magali Cottevieille & Pascal Munsch, Catherine Claveries) ainsi qu’à Zoé Lascaux et sa maman Julie Roumiguières auxquelles le jury a attribué un prix spécial.

Le Cadavre exquis de GéoCulture, le palmarès du concours Soyez le sixième auteur !

Le commandant Jack Millot était arrivé tôt ce lundi matin au commissariat. Il aimait contempler la nature, accompagner le soleil levant dans le calme du parc Thuillat, avant de se replonger dans son quotidien parfois sordide, parfois stressant, parfois drôle, mais jamais banal de policier.
La veille avait été marquée par cette jeune fille prostituée retrouvée sur la croix du pont Saint-Étienne dans une mise en scène pour le moins déroutante. Elle avait perturbé quelque peu ses petites habitudes dominicales mais ne l’avait pas empêché de poursuivre sa campagne quotidienne de douce hydratation... Après avoir fait le tour du service, il fut vite surpris de constater qu’Élise manquait à l’appel. Ce n’était pas dans ses habitudes, surtout lorsqu’une affaire lui tenait à cœur. Il est vrai qu’actuellement, il la savait préoccupée par sa relation avec François. Sans hésiter il saisit son téléphone pour la joindre. Au bout de quelques secondes, le répondeur lui indiqua que son interlocutrice n’était pas joignable, l’invitant à laisser un message. Ne le jugeant pas utile, il raccrocha d’un mouvement brusque qui marquait autant d’agacement que d’inquiétude.

Sur la rive droite de la Vienne, allongé sur un transat en bois au dossier en forme de coquille rappelant le passage des pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle sur le pont Saint-Étienne, l’homme se laissait aller à une méditation ouverte que lui inspiraient ces lieux, comme s’il avait besoin de faire le vide dans ses pensées perturbées. Entre Manet, Léa Sham’s, Alain Duban, Marc Petit, Champollion ou Freud, il lui était bien difficile de trouver une place à la hauteur de ses ambitions et pourtant, voilà qu’il accédait enfin à la gloire ! Son amour secret pour cette belle cantatrice dont il adorait écouter les répétitions s’intercalait comme un rouage sur l’horloge de sa vie, venant estomper doucement un amour réel en perdition qui appartenait à un passé pas très simple et sans doute bien imparfait. Non, la perfection absolue n’est décidément pas de ce monde et sa recherche sera toujours vaine. Fasciné par les symboles, il avait toujours rêvé inconsciemment d’un monde parfait, à l’image de cette fascinante statue d’émail qui veille majestueusement sur la cathédrale de Limoges, la plus grande reproduction d’une vierge noire au monde.

« Pourtant, j’ai réussi dans un style personnel le génie et l’audace. N’est-ce pas là toute la base d’un artiste confirmé ? Je l’ai sortie du tapin, purifiée, honorée et grâce à moi elle pourra accéder à la sainteté par son sacrifice. Et même si la critique ne reconnaît pas le talent, après tout, nul n’est juge de l’œuvre, que l’artiste lui-même ! »

Gyrophares et sirènes en action, une voiture de police suivie d’une 308 banalisée déboîtent sur l’avenue Émile-Labussière. Millot t