En Limousin Tympan méridional de Beaulieu-sur-Dordogne

Gravure d’après une illustration de Gaston Vuillier pour « En Limousin (paysages et récits) », Le Tour du monde, n° 5-6, février 1893.

Gaston Vuillier, Portail de l’église abbatiale de Beaulieu-sur-Dordogne
Numérisation
© Bibliothèque francophone multimédia de Limoges

L’œuvre et le territoire

En septembre 1892, Gaston Vuillier fait la découverte de Beaulieu-sur-Dordogne à l’occasion d’un long voyage à travers la Corrèze. Il entre dans la région en train, en longeant le Quercy jusqu’à apercevoir Brive et Turenne. Puis, près de Martel il quitte le train pour la diligence qui dessert le village de Beaulieu. À peine arrivé, il s’émerveille à la vue de ce village :

Quelle petite ville gracieuse et originale que Beaulieu avec ses vieilles maisons bâties au hasard, ses rues cahoteuses, ses ruelles, ses carrefours et la majestueuse rivière qui s’étale et qui glisse très lentement à ses pieds !

Partout de vieux balcons, des toitures bizarres, des treilles courant en guirlandes le long des murs, traversant même la rue, grimpant aux balustrades, assiégeant les auvents, encadrant les fenêtres pour retomber en élégants pendentifs. Et dans ce chaos de pierres, de tuiles, de vieilles boiseries, s’ouvrent des fenêtres à meneaux en croix et d’antiques portes à nervures dont l’ogive est surmontée d’un écusson.

Surtout, il est frappé par la vue de l’abbaye Saint-Pierre et de son tympan :

Mais la merveille de Beaulieu, c’est l’église avec son portail d’une sauvage beauté. Quand je l’ai vue, le jour était sombre, d’épaisses nuées obscurcissaient le ciel.

La vieille basilique, au clocher d’allure guerrière, au portail où des figures singulières semblaient se mouvoir, m’a fortement impressionné.

Un Christ, grand comme une apparition, étrange comme les conceptions byzantines, est là, raide et sévère ; c’est bien le juge inexorable. Ce sujet marque le moyen-âge et donne une forme aux protestations indignées de la conscience publique contre la tyrannie, les injustices et la cruauté qui désolaient le monde. C’est le jugement et surtout la condamnation des criminels et des infâmes. Vers ce Christ les apôtres accourent ; à l’appel des trompettes, les morts soulèvent les dalles de leurs tombeaux. Au-dessous, tout le long du linteau, sur une mer de feu qui représente l’enfer, rampent des monstres. Un pilier symbolique partage le portail en deux baies, les colonnettes des montants sont mordues par des lionceaux. Saint-Pierre et Saint-Paul, patrons de l’Église chrétienne, se détachent du plein des jambages. Le trumeau superbe est orné de colonnettes brisées en festons encadrant le grand prophète Daniel, les pieds sur deux lions. Le grand prophète de l’Ancien Testament fait ainsi pendant à Pierre et à Paul, montrant l’accord de l’ancienne et de la nouvelle Église.

L’art venait de naître et déjà il faisait parler éloquemment la pierre. Ce portail est l’un des plus curieux monuments du centre de la France.

Le tympan du portail méridional, ou portail sud, de l’abbaye de Beaulieu représente la seconde Parousie, c’est à dire le retour du Christ à la fin des temps, juste avant le jugement dernier. Cet épisode est relaté dans l’Évangile de Mathieu (chapitres 24-25).
Le tympan a été réalisé vers 1130 par des artistes, des « tailleurs d’images », originaires de Toulouse et qui œuvrèrent également à Moissac, Souillac et Collonges.
L’image, composée de deux parties, se lit de haut en bas. Sous la voûte se tient le monde céleste alors que dans la partie inférieure prend place le monde terrestre inscrit sur deux frises occupant le bas du tympan et le linteau.
Le monde céleste se compose du Christ, de ses anges et de ses apôtres, alors que le monde terrestre est illustré par l’enfer. Le Christ est représenté en majesté, siégeant sur son trône, les bras ouverts en signe d’accueil mais aussi en écho à la croix placée derrière lui. Autour du Christ sont placés six anges musiciens qui portent la croix, les clous de la Passion ainsi qu’une couronne. Tout autour se tiennent les apôtres en discussion. En dessous, aux pieds du Christ, des morts réveillés par le son des trompettes, sortent de leur tombeau pour assister au jugement dernier tandis que des juifs montrent leur circoncision.
Dans les deux frises inférieures, le monde de l’enfer est occupé par les monstres de l’apocalypse, sortant d’une bouche enflammée pour venir emporter les damnés.
Sous le linteau, le trumeau central évoque les trois âges de la vie, et les piédroits présentent saint Pierre et saint Paul, les patrons de l’Église.

À propos de En Limousin

En 1893, Gaston Vuillier publie dans la revue Le Tour du monde le reportage « En Limousin », qui se présente comme un carnet de route présentant les sites les plus spectaculaires de la Corrèze, son séjour l’ayant amené d’Argentat à Naves, en passant notamment par Tulle, Uzerches et Gimel.

À la riche description de paysages chaotiques, Gaston Vuillier ajoute la présence humaine à travers d’originales rencontres qui viennent conter et illustrer l’histoire de cette contrée. La Corrèze et ses vestiges façonnés par le temps, répondent à l’esthétique du Sublime et à la poétique des ruines. Cette vision, exaltée par les textes de Burke et de Kant est sensible aux déchaînements de la nature. Le paysage doit susciter l’enthousiasme, la passion et la peur. Le Sublime est ce qui nous menace dans notre intégrité physique. Plus le danger est présent, plus le paysage est sublime. Alors qu’Edmund Burke voit la terreur comme un élément nécessaire au Sublime, Emmanuel Kant parle de « choses terribles contemplées en sécurité » avant d’avancer que « le Sublime n’est pas dans la nature mais dans notre esprit ».
En Limousin, cette vision est illustrée par Gaston Vuillier. L’artiste aime à décrire la violence des cascades de Gimel, qui précipitent en leur fond les animaux imprudents. Ces chutes évoquent l’infiniment petit devant l’infiniment grand. Face à ces 42 mètres, c’est la perte de repères que fait ressentir le Sublime. C’est une contemplation des forces de la nature face à la fragilité humaine. Et, devant l’Inferno de Gimel, on ne peut que penser à l’enfer de Gustave Doré illustrant la Divine Comédie. Puis vient la puissante forteresse de Merle, ses tours et ses salles écroulées. Du haut de son promontoire, la citadelle se fait montagne, à l’image de Cavaillon et de son château des Évêques.

L’œuvre de Gaston Vuillier contribue à donner un nouveau visage au Limousin. À la douce Creuse s’ajoute désormais la dramatique Corrèze, présentant des paysages empreints de Sublime, et préparant la voie à un nouveau maître, Fritz Thaulow.

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