Notes d’un voyage en Auvergne et dans le Limousin Tulle

Prosper Mérimée, Notes d’un voyage en Auvergne et dans le Limousin, H. Fournier (Paris), 1838, p. 130-134.

Petite ville, resserrée au fond d’un vallon étroit, par des montagnes abruptes qui semblent lui interdire tout accroissement. L’église cathédrale est mutilée. Suivant Baluze, elle était autrefois terminée à l’Orient par quatre chapelles, disposition assez remarquable, car presque toujours les chapelles qui entourent le chœur se présentent en nombre impair.

[...]

On voit à Tulle quantité de maisons anciennes du XVe et même, je pense, du XIVe siècle, avec leurs portes et leurs fenêtres en ogive, quelques-unes avec de longues corniches soutenues par des modillons fantastiques. Dans d’autres maisons construites à l’époque de la Renaissance, on trouve des détails d’ornementation très gracieux, mais, malheureusement, je n’en connais point qui ne soient fort altérés par des aménagements modernes.
L’édifice le plus remarquable de la ville, à tous égards, est connu sous le nom de « Maison de l’Abbé ». Il ne faut pas croire pour cela qu’il soit antérieur à l’institution du siège épiscopal à Tulle (1317) ; sa date probable ne remonte au contraire qu’aux premières années du XVIe siècle, et sa décoration porte le cachet de l’époque de Louis XII, si chérie des amateurs. Des porcs-épics, sculptés au-dessus des chambranles, donnent même à cette date un nouveau degré de certitude, et sont moins contestables que les moulures qui se pénètrent perpendiculairement, les fenêtres surbaissées du rez-de-chaussée, les feuillages frisés et toutes les fantaisies qui couvrent la façade. [...]
Quant aux dispositions intérieures, elles n’offrent plus le moindre intérêt. Il faut en excepter une chambre du dernier étage où j’ai aperçu des fresques plus qu’à demi effacées par la poussière et l’humidité, et auxquelles les propriétaires de la maison n’avaient jamais fait attention. Sur la paroi la mieux conservée, on voit un saint Christophe portant l’enfant Jésus. Sur les autres, on distingue avec peine comme une procession de guerriers à cheval conduits chacun par un page. Toutes les figures sont au moins de grandeur naturelle. Au-dessus de l’une d’elles, j’ai lu le nom de Roland, ce qui m’a fait supposer que peut-être le peintre avait voulu représenter les pairs de Charlemagne. Je doute fort que, même avec tous les soins possibles, on parvînt à raviver les couleurs ; mais il serait intéressant de l’essayer.

Vaste et située au centre de Tulle, cette maison serait bien appropriée à un hôtel de ville. Le propriétaire, M. Sage, consentirait à la céder pour la faible somme de 17,000 fr. D’un autre côté, on se plaint tous les jours de l’incommodité et de l’insuffisance de la Maison commune actuelle ; en sorte que cette translation serait agréable à tout le monde. Je vous prierai, Monsieur le ministre, de vouloir bien appeler sur cette affaire l’attention de M. le préfet de la Corrèze, qui, d’ailleurs, apprécie tous les avantages que présente la Maison de l’Abbé. Au besoin même, je n’hésiterais pas à vous proposer de prendre, à votre charge, une partie de la dépense ; car la nouvelle destination donnée à ce monument serait la meilleure manière de le conserver ; ce serait aussi une occasion de le réparer convenablement, ce qui pourrait se faire à très peu de frais.

Prosper Mérimée, Notes d’un voyage en Auvergne et dans le Limousin (Tulle...)

L’œuvre et le territoire

À Tulle, Prosper Mérimée ne s’attarde guère sur la cathédrale ; son attention est retenue par les nombreuses maisons anciennes (XVe voire XIVe siècles) et plus particulièrement par une, appelée « la Maison de l’Abbé », qu’il verrait bien occupée par l’Hôtel de Ville.

À la fin du XIXe siècle, à l’occasion d’un reportage pour la revue Le Tour du monde, Gaston Vuillier parcourt la ville de Tulle. Accompagné de ses guides, les érudits locaux Émile et René Fage, il découvre la maison Sage, dite maison de l’Abbé ou maison Loyac, dont il réalise un dessin (cf. bonus) et évoque le travail de Prosper Mérimée.

M. Émile Fage, le charmant écrivain, me guide dans le dédale de ruelles d’un ancien quartier aux maisons de bois et de granit, enchevêtrées à plaisir, chevauchant en désordre les unes sur les autres. Il me montre des demeures seigneuriales pareilles à des châteaux forts, des restes de palais d’évêques, la mystérieuse tour de Maïsse près du bizarre escalier des Quatre-vingts, il évoque à chaque pas les souvenirs perdus, les légendes oubliées.

Avec lui je contemple longuement la maison Sage ou maison de l’Abbé, dont l’origine est aussi mystérieuse que celle de la tour de Maïsse. « Les souvenirs sont éffacés, à dit M. René Fage, son fils, la belle maison sculptée n’a pas d’histoire. Le temps, qui en a respecté les moindres ornements a détruit ses annales, anéanti sa tradition. Nous ne savons d’où elle vient, ce qu’elle a été, ce qu’elle a vu, quels personnages ont vécu dans ses murs ; mais heureusement elle est toujours debout ; nous pouvons la voir et l’admirer ; elle est intacte et solide, et sera, pendant longtemps encore, dans notre ville, le plus riche modèle des élégantes constructions qui se sont épanouies à l’aurore de la Renaissance. »

Le style général de l’édifice, a écrit Mérimée, qui visita aussi la maison de l’Abbé, accuse une époque de transition. Ce n’est plus déjà le gothique, avec ses ogives et ses lignes flamboyantes et hardies ; ce n’est pas encore la Renaissance, avec l’imitation élégante et libre des types de la Grèce et de Rome. On peut placer, sans crainte de ses tromper, entre 1490 et 1520 l’époque de la construction de cette maison ; les accolades, les porc-épics sculptés sur les linteaux indiqueraient cette époque.

À propos de Notes d’un voyage en Auvergne et dans le Limousin

Parues en 1838, les Notes d’un voyage en Auvergne et dans le Limousin sont en fait des extraits d’un rapport adressé au ministre de l’Intérieur par Prosper Mérimée, alors inspecteur général des Monuments historiques.

Bonus

  • Gaston Vuillier, La maison de l’abbé à Tulle
    Gravure d’après un dessin de Gaston Vuillier pour « En Limousin (paysages et récits) », Le Tour du monde, n° 5-6, février 1893.
    Numérisation
    © Bibliothèque francophone multimédia de Limoges

Localisation

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