Vingt ans après Troncs d’arbres arrosés des établissements Gouny, Ussel

Tirage Lambda monté sous Diasec, 100 × 80 cm, ex. 1/7.

© Pascal Hausherr
Pascal Hausherr, Vingt ans après (Troncs d’arbres arrosés des établissements Gouny, Ussel)
© Pascal Hausherr

À propos de Vingt ans après

Avec la série Vingt ans après, Pascal Hausherr, marqué par les « paysages sublimes de la zone d’exclusion de Tchernobyl », s’interroge sur le pouvoir de captation de la photographie et sur la nature, le paysage qu’il saisit de manière géométrique. Pour reprendre Michel Poivert, Pascal Hausherr « géométrise ce qu’il perçoit ».

J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départs, des sources.

Georges Pérec, Espèces d’espaces.

« Vingt ans après », illusion rurale (Corrèze)

J’essaie de penser le paysage rural comme une donnée bienveillante. Un paysage qui serait, certes pas enchanté, mais désennuyé ; un paysage percuté de suffisamment d’accroches, d’accidents mineurs et de surprises visuelles, pour ne pas provoquer l’ennui du spectateur.

Maintenant, imaginons que nous introduisions une fiction (une science-fiction ?), et qu’elle parvienne à contaminer la réalité. Le risque que je prends de rendre l’image mensongère me convient assez bien ; je suis convaincu qu’il est temps d’en finir avec la photographie comme preuve du réel. Il y a une crise de la représentation qui sonnerait le glas de la perte du réel, ou de sa décomposition. On nous chante trop d’histoires qui finissent par lasser et qui nous ont fait entrer dans l’incroyance.

Je m’explique :
On peut, à soi-même, légitimement, se raconter des histoires ; par exemple que les paysages, le monde autour de nous, sont complètement irradiés ; qu’ils l’ont été il y a vingt ans lors des retombées du nuage radioactif émis par l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl, Ukraine, ex-URSS, le 26 avril 1986. Quand on pense… Une radioactivité 400 fois supérieure à celle de la bombe d’Hiroshima ! Quand on songe avec effroi à la durée de vie du césium 137 ! On peut photographier à partir de cette fiction-là. La question est de savoir si ça se verra sur les images.

J’ai vu en 2006, à la télévision, ces paysages sublimes de la zone d’exclusion de Tchernobyl, les rues désertes de la ville — de vraies nuits blanches. J’entends le mot sublime en ce sens, ironique voire cynique, qu’il convient à une Nature ayant regagnée sa nature luxuriante, paradoxalement vierge, dès l’instant où l’Homme (le Maître, le propriétaire) a vidé les lieux. J’ai vu ces longs panoramiques cathodiques, ce vert affolant d’une nature anormale, visuellement indemne (l’Eden était-il radioactif ?). On pourrait risquer cette insanité : une Nature, comme consolée et vengée par le césium 137 !

Durant l’été de cette année 2006, je me faisais le récit que l’air (et du coup l’aura photographique ?) était devenue sournoisement toxique, irrespirable ; je me faisais le récit que ça se voyait sur les photographies et que nous n’avions plus, comme on dit, que les yeux pour pleurer. De quoi ? de toute cette beauté devenue interdite et inutile.

À propos, juste un mot de la technique employée : je photographiais en couleur argentique avec ma chambre 10 x 12,5 cm. C’est l’appareil que je privilégie toujours lorsque sont nécessaires une grande qualité de négatifs en vue des tirages (de l’ordre de 100 x 125 cm), une précision exacte du cadre et de la composition.

(J’aime à m’embarquer dans le sillage de cette vague idée que notre monde atomisé, aujourd’hui, est devenu irrémédiablement inaccessible et insaisissable en dehors de l’art en général et de la photographie en particulier.)

Pascal Hausherr, juillet 2010.

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