Spleen en Corrèze 28 septembre : Traversé...

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La Table Ronde, « La petite vermillon », 1997, p. 40-41.

© Robert Laffont

Traversé, en rentrant, la ville endormie, où surnageaient, le long de la rivière, les lumières de quelques bars. Ces petites villes ont le sommeil de la bonne conscience, le sommeil profond et grave des enfants.

Me suis souvenu, en passant devant la gare, de mon arrivée à Tulle, il y a un peu plus de quatre ans. Je venais de Paris. J’avais pris à Brive le dernier autorail — celui de 22 h 37 — et il est à peu près vide, comme toujours. Il faisait nuit depuis longtemps et il pleuvait. Place de la gare. Solitude. Froid. J’ai pris une chambre aux Ambassadeurs — une chambre conforme à l’imagerie : grise, nue, délabrée, d’une laideur pathétique.

Je l’ai gardée un mois. Le quartier est triste : un immeuble HLM, des bicoques en préfabriqué qui salissent la colline et, un peu plus bas, la manufacture d’armes. Cependant j’avais fini par l’aimer. Les quelques desperados qui hantent les bistrots en face de la gare furent mes premières relations. J’ai abordé Tulle par sa marge ; l’exil où je me sentais y puisait une sorte de réconfort...

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze (28 septembre)
© Robert Laffont

L’œuvre et le territoire

Vingt ans plus tard, en 1997, Denis Tillinac débute sa préface pour l’édition en poche chez La Table Ronde ainsi :

Minuit. Il pleut sur la ville endormie. Parfois le bruit d’un moteur casse le silence. C’est une voiture qui passe sur l’ancienne route de Paris. Avant, la rocade n’existait pas, les camions traversaient la ville en freinant à hauteur de l’ancienne gendarmerie. A de tels détails on s’aperçoit que le temps n’est pas immobile, même ici où il coule si lentement qu’on croit l’entendre grésiller.

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La Table Ronde, « La petite vermillon », 1997, p. 11-12.

Bien qu’un certain nombre de choses aient changé, qu’elles soient liées à l’urbanisme de la ville ou aux personnages politiques, rien n’a finalement vraiment changé à Tulle...

Vingt et quelques années se sont écoulées. Le clocher est toujours là, il distribue les heures et les ombres. La ville s’étire comme avant le long de sa rivière. Les jours y sont aussi prévisibles, les nuits aussi longues. [...] Le club de rugby a périclité, Chirac s’est installé à l’Elysée, le député-maire est un ami gaulliste mais ça n’a pas changé le fond des choses, les notables continuent de réciter leur rôle sempiternel sur des estrades appropriées. Les localiers continuent de les prendre en photo, à défaut de les prendre au sérieux.

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La Table Ronde, « La petite vermillon », 1997, p. 18-19.

La ville est et restera sans doute à jamais défigurée, une aberration architecturale coincée le long de sa rivière sale, étranglée entre ses collines...

Cependant, le 4 février, Denis Tillinac tire de la laideur les joyaux de la ville :

Quelqu’un qui traverse Tulle, venant de Bordeaux et se dirigeant vers Lyon, trouve déprimante et laide cette ville étranglée entre ses collines. S’il pleut et s’il fait nuit, c’est pire encore...

Pauvre chef-lieu, dénaturé par le « progrès » des années soixante — en l’occurrence, une théorie d’immeubles hideux, semés au hasard des bonnes affaires immobilières. Immeubles publics ou privés. Il y a des villes, comme ça, dont les noces avec le siècle se soldent par un fiasco conjugal.

Pourtant, du côté de la cathédrale, la Renaissance a posé des joyaux estimables. Le vieux quartier est chaleureux et pittoresque ; la place, avec ses décrochements, eut pu inspirer Canaletto ou Guardi. Tulle n’est pas vraiment laide ; on l’a défigurée.

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La Table Ronde, « La petite vermillon », 1997, p. 82-83.

À propos de Spleen en Corrèze

Le soir je hantais les bars pour distraire ma solitude. Elle m’attendait entre les quatre murs de ma chambre. Alors, j’écrivais en écoutant Elvis qui n’était pas mort. Les nuits sont longues en province. Ma plume dessinait sur le blanc d’un cahier de brouillon la valse grise des émotions qui meublent les jours d’un localier, et quelques fois le submergent. C’était une manière de journal intime, une humble brocante où des bonheurs sans suite côtoyaient des désenchantements, des exaspérations vaines, des accès de rage métaphysique. Elvis chantait For the Good Times, la pluie tombait, la ville dormait. Elle avait le sommeil lourd.

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La Table Ronde, « La petite vermillon », 1997, p. 16-17.

Spleen en Corrèze, publié initialement en 1979, constitue d’une certaine façon le journal de bord de Denis Tillinac, journal organisé autour des quatre saisons d’un journaliste-localier basé à Tulle, couvrant autant les commémorations officielles avec dépôt de gerbes que les concours de bridge ou de belotes, les faits divers ou les soirées électorales...

J’exerçais le métier de localier à l’enseigne de La Dépêche du Midi, le journal toulousain des radsocs et des francs-maçons, deux espèces en voie de disparition.

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La Table Ronde, « La petite vermillon », 1997, p. 13.

Denis Tillinac se fait acerbe, cynique, désabusé... aussi bien quant à la ville de Tulle que des habitants et hommes politiques de la Corrèze :

J’en savais trop pour n’être pas incrédule.

Ce qu’on croit imputable à la médiocrité provinciale est à inscrire au débit de la nature humaine.

Cependant, le plateau de Millevaches, où une maison familiale l’accueille de temps, lui permet un certain ressourcement, de gagner en sérénité et d’exprimer son amour pour ce pays-là :

Corrèze que j’aime : désolée et frileuse, fondue dans ses gris...

Un soleil de commencement du monde étalait une blancheur floue sur le plateau. Ciel clair ; ligne brisée et sombre des sapinières...

Retour d’Ussel en fin d’après-midi. Ciel rare ; longs nuages floconneux. Bleu très pâle, laiteux. Vert sombre des collines. Du rose à l’horizon. Tout cela léger, psalmodiant.

Localisation

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