Un rugby de Duc Tout d’un coup...

Amédée Domenech (en collaboration avec Paul Katz), Un rugby de Duc, Solar éditeur, 1971, p. 59-60.

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Tout d’un coup, alors que je commençais à me poser des questions, un avoué arrive de Paris pour me voir. Il s’agissait de Me Thomas. Il était président de Brive, qui végétait en deuxième division, et qui aurait bien voulu s’en sortir. Il venait me faire des propositions.
— Domenech, il faut venir à Brive. Sauver notre équipe. Vous savez, c’est une très belle ville, avec beaucoup de possibilités en tous genres.
Il avait un raisonnement convaincant. Et ses arguments l’étaient bien davantage. Je lui ai répondu.
— Bien. Bien. Mais écoutez-moi. J’ai besoin de me bâtir une situation. Moi, vous savez, je suis un réaliste.
[...]
Mais là, c’était intéressant. On m’offrait une situation, une très bonne situation. Je prenais la gérance d’un bar-restaurant, le « Molière ». Il s’appelait comme ça parce qu’il était situé juste derrière le théâtre, sur la place du Marché. C’est une affaire qui a marché divinement. Je l’ai tenu de 1954 à 1962. Huit ans. Une affaire extraordinaire. Du boulot, mais enfin, ça valait la peine de se donner du mal.

Amédée Domenech (en collaboration avec Paul Katz), Un rugby de Duc, Solar éditeur, 1971, p. 59-60.
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L’œuvre et le territoire

Après ses brefs passages à Bort-les-Orgues puis à Vichy, Amédée Domenech se laisse convaincre de s’installer à Brive-la-Gaillarde où il prend la gérance du « Molière ». C’est d’ailleurs en ce lieu que s’ouvre Un rugby de Duc, Paul Katz relatant sa première rencontre avec le truculent rugbyman, pour le compte du journal Paris-Presse, première rencontre quelque peu musclée.

Je bouclai ma valise, et partis pour Brive-la-Gaillarde, comme on s’en va en mission de commando. Persuadé que ce serait mon premier et dernier reportage.
Lorsque j’arrivai devant la devanture du « Molière », le café d’Amédée, je jetai un timide coup d’œil. Et mon sang se pétrifia. Derrière le comptoir, debout, majestueux, les deux bras énormes, des jambons, appuyés au zinc, une serviette en travers de l’épaule, la lèvre pincée et le regard sévère de Jupiter préparant ses foudres, se tenait le splendide, le superbe, mais, hélas ! aussi, le furieux, l’humilié, Amédée Domenech.
Je poussai la porte en tremblant. Le Duc me toisa, à la fois dédaigneux et interrogateur. Une tête nouvelle ? Un consommateur qui arrive avec sa valise, ce n’est pas rare. Mais ce n’est pas tellement courant non plus.
— Et pour Monsieur, ce sera ? me demanda-t-il avec une voix de basse.
On sentait qu’Amédée était encore novice dans le métier. La voix n’avait pas ce timbre onctueux et charmeur du commerçant expérimenté, mais plutôt l’autorité rocailleuse de celui qui a l’habitude de commander, et aime être obéi promptement.
[...] Alors timidement :
— Monsieur Domenech, je viens pour vous voir.
— Ah, très bien, très bien. Et à quel propos ?
— Eh bien. Je suis journaliste.
L’œil d’Amédée s’illumina.
— Ah ! parfait. J’aime beaucoup les journalistes. Et de quel journal, s’il vous plaît ?
— Paris-Presse, jetai-je d’une voix, que j’imagine mourante.
Un grand silence tomba dans la salle. Un calme effrayant, celui qui annonce les tempêtes.
Je crus que le Duc allait exploser. Son visage devint écarlate. Sur son cou de taureau, une veine se mit à battre.
[...]
Alors, il se passa une chose terrible. La main droite d’Amédée, se détendit lentement, m’empoigna le col, et commença de me soulever.
— Qu’on ne prononce pas le nom de ce torchon, en ma présence, tonna le Duc. Qu’on ôte de mes yeux, celui qui travaille dans l’ordure et la connerie. Va, petit, va. Va rejoindre ton Soro. Dis-lui qu’un papillon a éternué, et t’a propulsé jusqu’à Paris.
Il serrait de plus en plus. Mais comme il ne voulait tout de même pas m’étrangler, mais seulement faire semblant, il fut bien obligé de desserrer un peu sa prise.
Ce qui me permit de reprendre mon souffle.
— Monsieur Domenech, dis-je, le plus rapidement que je pus, on m’a envoyé justement pour que vous donniez la réponse. Pour que vous vous expliquiez. Pour que vous puissiez répondre à Soro. Et j’écrirai tout, absolument tout. Je ne changerai rien. Pas même une virgule. C’est vous qui avez la parole. Vous pouvez tout dire.
[...]
— Bien, petit. Puisque tu le veux, je vais t’expliquer. Assieds-toi là.
Et il me poussa vers une table.
L’explication fut longue, longue, longue. Et précise, précise, précise. Le soir, nous étions les meilleurs amis du monde.
Cette amitié dure toujours. Depuis bientôt seize ans. Car je venais de découvrir un vrai chic type. Et un vrai personnage.

Amédée Domenech (en collaboration avec Paul Katz), Un rugby de Duc, Solar éditeur, 1971, p. 13-14.

En effet, c’est dans Paris-Presse que, quelques temps auparavant, Robert Soro, deuxième ligne surnommé le Lion de Swansea, avait mis en doute les qualités de pilier d’Amédée Domenech, prenant ses envolées de trois-quart pour la preuve de ses efforts insuffisants dans le pack... Surtout, l’insulte avait fusé : Amédée Domenech ne serait qu’un « papillon »...

— Ce Domenech [...], il y a quelque chose de pas très catholique dans sa façon de jouer.
« Ce n’est pas normal qu’un pilier se balade si souvent ballon en mains. On le voit trop. Il est trop souvent du côté des photographes, côté tribune présidentielle. Un pilier qui fait vraiment son travail, qui pousse en mêlée, va au charbon, on ne le voit pas tellement dans le jeu.
« Parce qu’il fait son devoir, il ne lui reste plus beaucoup de souffle ni de forces pour se faire admirer en jouant les trois-quarts aile. Si on le voit tant, c’est qu’il s’économise en mêlée. Et s’il s’économise, c’est qu’il triche. Et s’il triche, c’est qu’il n’a pas tellement l’esprit d’équipe. Et s’il n’a pas l’esprit d’équipe, ce n’est pas un vrai pilier. Mais un papillon. »

Amédée Domenech (en collaboration avec Paul Katz), Un rugby de Duc, Solar éditeur, 1971, p. 11-12.

À propos de Un rugby de Duc

Un rugby de Duc c’est l’autobiographie d’Amédée Domenech, joueur de rugby phare des années 1950-1960, marquant bien évidemment le club de Brive-la-Gaillarde mais aussi l’équipe de France où il côtoie d’autres grands joueurs tels André Boniface, Jean Prat, Pierre Albaladejo... C’est surtout sa carrière de joueur international qu’il évoque, plus particulièrement dans la mesure où les sélectionneurs lui font l’affront de ne pas le sélectionner pour sa cinquante-et-unième cape, record alors détenu par Jean Prat.

Amédée Domenech, c’était vraiment un rugbyman hors du commun, un avant de devoir et de brio, qui porta cinquante fois le maillot du XV de France avec honneur et volonté. Sur un terrain, sa personnalité rayonnait car Amédée Domenech avait tout pour lui, la classe, le courage, le panache, l’enthousiasme et, aussi, le pittoresque. Sa truculence ajoutait à sa vérité d’homme.

(extrait de la quatrième de couverture)

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