Le Péché de monsieur Antoine Tout à coup...

George Sand, Le Péché de monsieur Antoine, Bibliothèque électronique du Québec, p. 98-102.

Tout à coup un mugissement semblable au roulement prolongé du tonnerre se fit entendre, arrivant de leur côté avec une rapidité extrême. Émile, se trompant sur la cause de ce bruit, regarda le ciel qui était serein au-dessus de sa tête : mais l’enfant devint pâle comme la mort : « La dribe ! s’écria-t-il, la dribe ! sauvons nous, monsieur ! ».

Ils traversèrent l’île au galop ; mais avant qu’ils fussent sortis de la saulée, des flots d’une eau jaunâtre et couverte d’écume, vinrent à leur rencontre, et leurs chevaux en avaient déjà jusqu’au poitrail, lorsqu’ils se trouvèrent en face du torrent gonflé qui se répandait avec fureur sur les terrains environnants.
Émile voulait tenter le passage ; mais son guide s’attachant après lui : « Non, monsieur, non, s’écria-t-il, il est trop tard. Voyez la force du torrent, et les poutres qu’il charrie ! Il n’y a ni homme ni bête qui puisse s’en sauver. Laissons les chevals, monsieur, laissons les chevals, peut-être qu’ils auront l’esprit d’en sortir ; mais c’est trop risquer pour des chrétiens. Tenez, au diable ! voilà la passerelle emportée ! Faites comme moi, monsieur, faites comme moi, ou vous êtes mort ! »

Et Charasson, qui avait déjà de l’eau jusqu’aux épaules, se mit à grimper lestement sur un arbre. Émile voyant à la fureur du torrent qui grossissait d’un pied à chaque seconde, que le courage allait devenir folie, et songeant à sa mère, se décida à suivre l’exemple du petit paysan.

« Pas celui-là, monsieur, pas celui-là ! cria l’enfant en lui voyant escalader un tremble. C’est trop faible, ça sera emporté comme une paille. Venez auprès de moi, pour l’amour du bon Dieu, attrapez-vous à mon arbre ! »

Émile reconnaissant la justesse des observations de Sylvain, qui, au milieu de son épouvante, ne perdait ni sa présence d’esprit, ni le bon désir de sauver son prochain, courut au vieux chêne que l’enfant tenait embrassé, et parvint bientôt à se placer non loin de lui sur une forte branche, à quelques pieds au-dessus de l’eau. Mais il leur fallut bientôt céder ce poste à l’élément irrité qui montait toujours ; et, montant de leur côté de branche en branche, ils réussirent à s’en préserver.

Lorsque l’inondation eut atteint son dernier degré d’intensité, Émile était placé assez haut sur l’arbre qui lui servait de refuge pour voir ce qui se passait dans la vallée. Il se cachait le plus possible dans le feuillage pour n’être pas reconnu de l’habitation, et faisait taire Sylvain qui voulait appeler au secours ; car il craignait de mettre ses parents, et surtout sa mère, dans des transes mortelles, s’ils eussent été avertis de sa présence et de sa situation. Il put apercevoir son père qui, examinant toujours les effets de la dribe, se retirait lentement à mesure que l’eau montait dans son jardin et envahissait toute l’usine. Il semblait céder à regret la place à ce fléau qu’il avait méprisé et qu’il affectait de mépriser encore. Enfin, on le vit distinctement aux fenêtres de sa maison avec madame Cardonnet, tandis que les ouvriers épars s’étaient enfuis sur la hauteur, abandonnant leurs vestes et les instruments de leur travail dans la vase. Quelques-uns, surpris par ce déluge aux premiers étages de l’usine, étaient montés à la hâte sur les toits, et si les plus avisés se réjouissaient intérieurement de gagner à ce désastre la prolongation de leurs travaux lucratifs, la plupart s’abandonnaient à un sentiment naturel de consternation en voyant le résultat de leurs fatigues perdu ou compromis.

Les pierres, les murs fraîchement crépis, les solives récemment taillées, tout ce qui n’offrait pas une grande résistance flottait au hasard au milieu des tourbillons d’écume ; les ponts à peine terminés s’écroulaient séparés des chaussées encore fraîches qui ne pouvaient plus les soutenir ; le jardin était à moitié envahi, et l’on voyait les vitrages de la serre, les caisses de fleurs et les brouettes de jardinier voguer rapidement et fuir à travers les arbres.

George Sand, Le Péché de monsieur Antoine (Tout à coup...)

L’œuvre et le territoire

Après y avoir passé la nuit, Émile quitte Châteaubrun pour Gargilesse ; au moment de traverser la Gargilesse, pour retrouver son père tout au chantier de son usine sur la rive opposée, Émile et son guide sont pris par la dribe tant redoutée.

— La dribe, c’est donc la crue de l’eau ? demanda Émile, qui commençait à comprendre le mot déribe, dérive.

La crue, terrible, laisse derrière elle un paysage de désolation mais monsieur Cardonnet s’obstine, faisant peu de cas des avertissements reçus préalablement à son installation.

« — Il suffira, dit-il, éludant ma question, que vous répondiez à tout ce que je vous demanderai. Par exemple, quelle est, au maximum, la force de ce petit cours d’eau que nous venons de traverser, depuis ce même endroit jusqu’à son débouché dans la Creuse ?
« — Elle est fort irrégulière ; vous venez de la voir au minimum ; mais ses crues sont fréquentes et terribles ; et si vous voulez voir le moulin principal, ancienne propriété de la communauté religieuse de Gargilesse, vous vous convaincrez des ravages de ce torrent, des continuelles avaries qu’éprouve cette pauvre vieille usine, et de la folie qu’il y aurait à faire là de grandes dépenses.
« — Mais avec de grandes dépenses, monsieur, on enchaîne les forces déréglées de la nature ! Où la pauvre usine rustique succombe, l’usine solide et puissante triomphe !

(George Sand, Le Péché de monsieur Antoine, Bibliothèque électronique du Québec, p. 65)

« Maudit ruisseau, pensait-il, en fixant malgré lui ses regards sur le torrent qui roulait fier et moqueur à ses pieds, quand donc renonceras-tu à une lutte impossible ? Je saurai bien t’enchaîner et te contenir. Encore de la pierre, encore du fer, et tu couleras captif dans les limites que ma main veut te tracer. Oh ! je saurai régler ta force insensée, prévoir tes caprices, stimuler tes langueurs et briser tes colères. Le génie de l’homme doit rester ici vainqueur des aveugles révoltes de la nature. [...] Non, non, torrent perfide, terreurs de femmes, pronostics menteurs des envieux, vous ne m’intimiderez pas, vous ne me ferez pas renoncer à mon œuvre, quand j’y ai fait tant de sacrifices, quand la sueur de tant d’hommes a déjà coulé en vain, quand mon cerveau a déjà dépensé tant d’efforts et mon intelligence enfanté tant de prodiges ! Ou cette eau roulera mon cadavre dans la fange, ou elle portera docilement les trésors de mon industrie ! »

(George Sand, Le Péché de monsieur Antoine, Bibliothèque électronique du Québec, p. 264-265)

À propos de Le Péché de monsieur Antoine

Le Péché de monsieur Antoine est le roman du triomphe et de l’amour et des idées socialistes, prenant pour personnage principal Émile Cardonnet, jeune bourgeois n’aspirant qu’à fonder une commune agricole, s’opposant à son père, riche industriel entreprenant de construire une usine pour maîtriser les flots de la Gargilesse.

— [...] Vous ne vouliez pas que je fusse artiste et poète : peut-être aviez-vous raison ; mais j’aurais pu être naturaliste, tout au moins agriculteur, et vous m’en avez empêché. [...]

Mes idées sur la société s’accordaient avec le rêve de cet avenir. Je vous demandais de m’envoyer étudier dans quelque ferme-modèle. J’aurais été heureux de me faire paysan, de travailler d’esprit et de corps, d’être en contact perpétuel avec les hommes et les choses de la nature. Je me serais instruit avec ardeur, j’aurais creusé plus avant que d’autres peut-être le champ des découvertes ! Et, un jour, sur quelque lande déserte et nue transformée par mes soins, j’aurais fondé une colonie d’hommes libres, vivant en frères et m’aimant comme un frère.

En chemin pour Gargilesse, Émile rencontre le comte Antoine de Châteaubrun, noble déchu, vivant chichement dans les restes de son château, partageant également sa table avec son frère de lait Jean Jappeloup, un homme du peuple en délicatesse avec les autorités, auprès de qui il avait eu à s’embaucher comme charpentier, et avec Janille, sa servante qui a élevé Gilberte de Châteaubrun comme sa fille. C’est de la jeune Gilberte, belle bien évidemment, mais aussi instruite, avide de lectures, qu’Émile va s’éprendre. Enfin, il faut compter avec le marquis de Boisguilbault, communiste comme il le dit lui même, imprégné d’une vieille rancœur l’ayant éloigné de son ami le comte et vivant depuis reclus en son domaine.

George Sand écrit et publie (sous forme de feuilleton) Le Péché de monsieur Antoine dans la seconde moitié de l’année 1845.
Au cours de l’année précédente, l’auteure propose à son ami et « inspirateur » Pierre Leroux d’installer à Boussac son imprimerie.

M’en voulez-vous, mon cher monsieur Guillon, de vous avoir montré la crinière d’un vieux lion ? c’est qu’il faut bien que je vous le dise, George Sand n’est qu’un pâle reflet de Pierre Leroux, un disciple fanatique du même idéal, mais un disciple muet et ravi devant sa parole, toujours prêt à jeter au feu toutes ses œuvres, pour écrire, parler, penser, prier et agir sous son inspiration. Je ne suis que le vulgarisateur à la plume diligente et au cœur impressionnable, qui cherche à traduire dans des romans la philosophie du maître. Ôtez-vous donc de l’esprit que je suis un grand talent. Je ne suis rien du tout, qu’un croyant docile et pénétré.

(George Sand, lettre à M. F. Guillon, le 14 février 1844)

Dans ce « désert et montagne aride », Pierre Leroux est vite rejoint par sa famille, ses proches et des disciples de ses théories ; les maigres bénéfices de cette imprimerie où chaque ouvrier gagne le même salaire sont investis dans une exploitation agricole où Pierre Leroux expérimente pour la première fois sa théorie du Circulus (terme qui apparaît d’ailleurs sur sa pierre tombale : « Doctrine de l’Humanité - Solidarité - Triade - Circulus »).

Est-ce, en effet, qu’avec toutes vos richesses vous produisez quelque chose ? non, c’est la Nature qui produit tout ; et quand vous pénétrez au fond de vos moyens de produire, l’industrie vous renvoie à l’agriculture, et celle-ci à vos fumiers. La Nature a établi un circulus entre la production et la consommation. Nous ne créons rien, nous n’anéantissons rien ; nous opérons des changements. Avec des graines, de l’air, de la terre, de l’eau, et des fumiers, nous produisons des matières alimentaires pour nous nourrir ; et, en nous nourrissant, nous les convertissons en gaz et en fumiers qui en produisent d’autres : c’est là ce que nous appelons consommer. La consommation est le but de la production, mais elle en est aussi la cause.

(Pierre Leroux, Revue sociale ou Solution pacifique du problème du prolétariat, n° 6, mars 1846)

Localisation

Également dans Le Péché de monsieur Antoine