2 œuvres

L’œuvre et le territoire

[...] c’était un peu idiot d’avoir couru le monde et puis de pas connaître la Creuse... et le Limousin.

Sylvain Tesson, dans Les Discussions du soir de France Culture (3 février 2017).

Sylvain Tesson nous livre avec Sur les chemins noirs le récit autobiographique d’une longue marche qu’il entreprend en guise de rééducation après avoir réchappé d’une grave chute à l’été 2014 ; pourtant grimpeur hors pair d’édifices en tous genres, Sylvain Tesson chute de la façade d’une maison à Chamonix.

J’étais tombé du rebord de la nuit, m’étais écrasé sur la Terre. Il avait suffi de huit mètres pour me briser les côtes, les vertèbres, le crâne.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Gallimard, « Blanche », 2016, p. 15-16.

Envisagé comme une thérapie, comme la meilleure des rééducations (Se rééduquer ? Cela commençait par ficher le camp.), la marche entreprise doit lui permettre d’échapper d’une certaine façon au monde moderne, d’expérimenter la liberté, une certaine idée du temps et de l’espace.

Quatre mois plus tard j’étais dehors, bancal, le corps en peine, avec le sang d’un autre dans les veines, le crâne enfoncé, le ventre paralysé, les poumons cicatrisés, la colonne cloutée de vis et le visage difforme. La vie allait moins swinguer. Il fallait à présent me montrer fidèle au serment de mes nuits de pitié. Corseté dans un lit, je m’étais dit à voix presque haute : « Si je m’en sors, je traverse la France à pied. » Je m’étais vu sur les chemins de pierre ! J’avais rêvé aux bivouacs, je m’étais imaginé fendre les herbes d’un pas de chemineau. Le rêve s’évanouissait toujours quand la porte s’ouvrait : c’était l’heure de la compote.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Gallimard, « Blanche », 2016, p. 16-17.

C’est ainsi qu’il va, bien abîmé, partir du Mercantour pour rejoindre le Cotentin, marchant pendant près de trois mois à travers une France rurale, recherchant les chemins noirs, ces sentiers de traverse que seules indiquent encore les cartes IGN, ces routes plus que buissonnières...

Pas n’importe quelle route : je voulais m’en aller par les chemins cachés, bordés de haies, par les sous-bois de ronces et les pistes à ornières reliant les villages abandonnés. Il y avait encore une géographie de traverse pour peu qu’on lise les cartes, que l’on accepte le détour et force les passages.
Loin des routes, il existait une France ombreuse protégée du vacarme, épargnée par l’aménagement qui est la pollution du mystère. Une campagne du silence, du sorbier et de la chouette effraie.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Gallimard, « Blanche », 2016, p. 17.