Sur les chemins noirs Le 5 octobre, sur le plateau de Millevaches

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Gallimard, 2016, p. 103-105.

© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

Le 5 octobre, sur le plateau de Millevaches

Ce furent des jours mélancoliques, moins fouettés de photons qu’en Provence, moins portés par l’ardeur de passer les montagnes. Couronnant les croupes d’un relief timide, des châteaux aux volets clos ressemblaient à des décors du Grand Meaulnes pour cousines rougissant derrière les coutils. Je trouvais des chemins paisibles dans les collines. Les chevaux dans les champs accouraient à mon passage, signe qu’ils ne voyaient pas grand monde, et venaient rafler un instant amical à leurs heures solitaires. Les vallons étaient humides et chauds ; les sexes du relief. Des crapauds veillaient dans les replis. Le vent se levait, froissait la forêt. Je balançais entre les vues campagnardes digne des planches de Vidal de La Blache et les villages désertés. Dans les rues vides, je posais la question du naufragé quand il se réveille en pleine eau sur une planche de bois : où est passé tout le monde ? Je traversais Magnat-l’Étrange dont le nom m’aimanta, bien que l’endroit eût pu s’appeler Magnat-le-Délaissé.
Parfois, sur ces monts chauves, une boulangerie résistait à la saignée. La boutique cumulait les fonctions d’épicerie, de bureau de poste et de débit de tabac. Certaines boulangeries n’étaient pas mieux approvisionnées qu’un commerce moldave des années soviétiques : une boîte de thon, un bocal de cœurs d’artichauts, des fraises Tagada, des piles R4. À Cugnat, à dix heures du matin, la marchande était au téléphone : « Non, je n’ai plus de pain, je n’ai plus qu’une tourte. » C’étaient des conversations de pénurie.

Il existait sur les atolls polynésiens des comptoirs de ce genre où les populations de vagabonds des mers, descendus de leur rafiot, venaient se jeter un rhum et s’enquérir des affaires du monde. Ils en profitaient pour acheter un bidon d’huile de moteur et quelques mètres de cordages. Ici, dans le Limousin, l’ironie tenait à ce que ces postes de survie étaient financés par l’Union européenne. Le drapeau de l’UE flottait sur les mairies aux volets clos. Les équarrisseurs du vieil espace français s’occupaient à recoudre le cadavre de la campagne dont ils avaient contribué au trépas.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs (Le 5 octobre, sur le plateau de Millevaches)
© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

L’œuvre et le territoire

Quelques jours plus tard, le 9 octobre, Sylvain Tesson quitte la Creuse et ne peut qu’être marqué par la rupture brutale qui s’opère dans le paysage, dans ses reliefs, ses courbes, ses horizons... Il est à noter que sa géographie semble quelque peu flottante, tant pour ce qui est de cette démarcation administrative entre Creuse et Indre, que pour la toponymie...

La cassure que j’attendais arriva à quelques kilomètres au nord du village de Vigoulant. Une dernière pente menait à la pliure du terrain puis la plaine naissait. L’horizon offrit ses promesses, le ciel couvrit toute la terre, bienveillant. Je passai du Limousin au Centre, de la Creuse à l’Indre. C’en était fini des bastions de granit entaillés par des ravins ombreux où incubaient les présidents de la République. Je m’extrayais du Massif central. Oh, ce n’était pas encore la France royale, la plaine seigneuriale et les chasses giboyeuses de la Loire. Mais déjà un Berry pur et béni. Les fronts paysans seraient moins soucieux, la terre moins âpre, la ronce moins vigoureuse et les serpents moins sûrs de leur droit.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Gallimard, « Blanche », 2016, p. 108.

À propos de Sur les chemins noirs

[...] c’était un peu idiot d’avoir couru le monde et puis de pas connaître la Creuse... et le Limousin.

Sylvain Tesson, dans Les Discussions du soir de France Culture (3 février 2017).

Sylvain Tesson nous livre avec Sur les chemins noirs le récit autobiographique d’une longue marche qu’il entreprend en guise de rééducation après avoir réchappé d’une grave chute à l’été 2014 ; pourtant grimpeur hors pair d’édifices en tous genres, Sylvain Tesson chute de la façade d’une maison à Chamonix.

J’étais tombé du rebord de la nuit, m’étais écrasé sur la Terre. Il avait suffi de huit mètres pour me briser les côtes, les vertèbres, le crâne.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Gallimard, « Blanche », 2016, p. 15-16.

Envisagé comme une thérapie, comme la meilleure des rééducations (Se rééduquer ? Cela commençait par ficher le camp.), la marche entreprise doit lui permettre d’échapper d’une certaine façon au monde moderne, d’expérimenter la liberté, une certaine idée du temps et de l’espace.

Quatre mois plus tard j’étais dehors, bancal, le corps en peine, avec le sang d’un autre dans les veines, le crâne enfoncé, le ventre paralysé, les poumons cicatrisés, la colonne cloutée de vis et le visage difforme. La vie allait moins swinguer. Il fallait à présent me montrer fidèle au serment de mes nuits de pitié. Corseté dans un lit, je m’étais dit à voix presque haute : « Si je m’en sors, je traverse la France à pied. » Je m’étais vu sur les chemins de pierre ! J’avais rêvé aux bivouacs, je m’étais imaginé fendre les herbes d’un pas de chemineau. Le rêve s’évanouissait toujours quand la porte s’ouvrait : c’était l’heure de la compote.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Gallimard, « Blanche », 2016, p. 16-17.

C’est ainsi qu’il va, bien abîmé, partir du Mercantour pour rejoindre le Cotentin, marchant pendant près de trois mois à travers une France rurale, recherchant les chemins noirs, ces sentiers de traverse que seules indiquent encore les cartes IGN, ces routes plus que buissonnières...

Pas n’importe quelle route : je voulais m’en aller par les chemins cachés, bordés de haies, par les sous-bois de ronces et les pistes à ornières reliant les villages abandonnés. Il y avait encore une géographie de traverse pour peu qu’on lise les cartes, que l’on accepte le détour et force les passages.
Loin des routes, il existait une France ombreuse protégée du vacarme, épargnée par l’aménagement qui est la pollution du mystère. Une campagne du silence, du sorbier et de la chouette effraie.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Gallimard, « Blanche », 2016, p. 17.

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