L’Étranger Sur la rive opposée...

Shimazaki Tōson, L’Étranger, 1922, chap. 68-74 (traduction d’extraits par Pr Jean-Pierre Levet).

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Sur la rive opposée, sur le terrain en pente, on entrevoyait, à travers les arbres, des maisons rustiques alignées, ainsi que des jardins cultivés. [...] De la fenêtre, j’apercevais le chemin de Babylone à travers des treilles que recouvraient des sarments. Sur la colline, la prairie s’étendait jusqu’au bord de la rue et il arrivait que se reflètent, dans les vitres de la fenêtre derrière laquelle j’écrivais, les têtes des vaches qui s’avançaient jusqu’au bout du rocher rouge.

[...]

Certains jours le murmure de la Vienne parvenait jusqu’à la prairie située du côté gauche du chemin de Babylone. C’est de ce lieu-là, et plus précisément de la petite colline qui s’élève en cet endroit, qu’un jour nous avons aperçu des montagnes dans le lointain... De là on voyait trois églises anciennes. La plus proche, à notre droite, sur l’autre rive de la Vienne, était la cathédrale Saint-Étienne ; au centre, plus loin, il y avait l’église Saint-Pierre, et, sur sa gauche, l’église Saint-Michel.

[...]

Masamune et moi ne manquions pas de savourer le plaisir de voyager. A deux pas de notre logement des vaches paissaient ; des fermières chaussées de sabots suivaient une charrette que tiraient deux bœufs ; la rosée matinale humectait les feuilles de la vigne et des gens âgés labouraient péniblement en pensant sans doute à leurs fils au front.

[...]

Dans le verger situé derrière la maison, les poires mûres faisaient déjà ployer les branches sous leur poids. Les jours où la brise secouait les branches des arbres, les fruits, colorés d’une légère teinte rosée, tombaient lourdement.

[...]

À côté des Mathelin habitait un couple de manœuvres agricoles. Même leur fils, âgé de quatre ou cinq ans, m’appelait par mon prénom. Parfois, quand personne ne me voyait, j’allais, l’enfant dans les bras, regarder les lapins que l’on élevait derrière la maison, ou ramasser des poires. Lorsque je tenais l’enfant, bien que ses yeux et ses cheveux fussent différents des miens, j’oubliais que j’étais un étranger.

Shimazaki Tōson, L’Étranger (Sur la rive opposée...)
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L’œuvre et le territoire

Shimazaki Tōson est tout autant surpris par l’atmosphère éminemment rurale qui se dégage des rues et des quartiers de Limoges. Dans quelque direction que ce soit, la vue semble inévitablement porter sur des ambiances agrestes, prés, champs et jardins. La maison de ses hôtes elle-même est décrite telle une maison de campagne.

Nous attendait là une maison rustique à la française avec, dans le jardin d’entrée, un treillis de raisins et des lauriers dessous.

Shimazaki Tōson, L’Étranger, 1922, chap. 67 (trad. Susumu Kudo).

Cette tonalité bucolique, perceptible dans tout son témoignage, est à l’image de l’urbanisation encore toute mesurée de la rive gauche de la Vienne ; les quartiers de la Corniche, de Sainte-Anne et de Saint-Lazare, qui dominent la rue de Babylone, ne sont progressivement lotis qu’après la Seconde Guerre mondiale.

[...] ici, j’ai compris qu’il m’avait été enfin donné de venir dans une tranquille campagne, où je pouvais respirer le bon air pur à pleins poumons.

Shimazaki Tōson, L’Étranger, 1922, chap. 68 (trad. Jean-Pierre Levet).

À propos de L’Étranger

Jamais publié en France, L’Étranger est le récit que Shimazaki fait de son expatriation en 1914, à Paris puis Limoges.

Avant d’y arriver, Shimazaki avait entendu parler de Limoges, connue pour ses porcelaines à l’étranger, déjà visitée par des industriels japonais une dizaine d’années auparavant. Mais cette installation provisoire en Limousin est le fruit du hasard ; c’est la logeuse parisienne de Shimazaki qui, face à l’avancée des troupes allemandes, lui conseille de se replier dans sa ville d’origine où elle a conservé de la famille. Accompagné de quelques amis, dont le peintre Masamune Tokusaburo, l’auteur s’installe au 107 de la rue de Babylone, tout près de la Vienne.

Dans ce récit, Shimazaki offre le témoignage sensible de ses relations amicales avec la population locale et de sa compassion à leur égard en ces temps troublés. Il produit aussi une description poétique et attendrie du paysage limougeaud du début de siècle, dont la dimension campagnarde transparaît très nettement.

Aujourd’hui encore, des touristes japonais de passage en France cherchent cette demeure où l’un de leurs plus célèbres écrivains a séjourné.

De nombreux visiteurs venus de très loin, en découvrant la petite maison, demeurée intacte et signalée par une plaque apposée par la municipalité en 1990, en parcourant les rues des coteaux, aujourd’hui lotis, d’où l’on perçoit toujours, de certains points bien précis, les trois clochers, en attendant des heures calmes du jour ou de la nuit pour percevoir le bruit sourd de la Vienne, en retrouvant des témoins ou des descendants de témoins des scènes décrites, ne peuvent retenir des larmes de bonheur sur les traces des pas de leur illustre compatriote.

Jean-Pierre Levet, « Limoges, entre ville et campagne. Sous le regard poétique et compatissant de Shimazaki », in Machine à feuilles n° 15, mars 2003.

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