D’una lenga l’autra Sur cette terre

Marcelle Delpastre, D’una lenga l’autra, Lo Chamin de Sent Jaume, 2001, p. 38-41.

© Edicions dau Chamin de Sent-Jaume

Sur cette terre

Comme j’allais dans la campagne, par les chemins entre les champs de seigle et les friches pleines d’ajoncs et de fougère, il me vint cette idée : qu’est-ce que je fais sur terre ? — Je ne dirai pas mieux quand je serai mort :

Qu’ai-je fait sur la terre ?

Sur cette terre, où les prés sentent meilleur que les filles en fleur, et les filles meilleur que la rose nouvelle, et la rose meilleure, quelle s’ouvre à peine ou qu’elle tombe dans la chaleur, et la rose meilleur que le vent de la terre.

Ce que j’ai vu, ce que j’ai pu entendre.

Le merle en haut de la ramure, avant la pluie du printemps, dans le demi-soleil qui chatouille les yeux par-dessous la demi-nuée, semblable à un flocon de laine blanche ou de laine brune...

Ce que j’ai entendu, ce que j’ai voulu dire.

(Et que je ne saurais). Les rainettes, comme si l’eau de la combe elle-même chantait, les fontaines lâchées dans le vert des cressons et de la raiponce ; comme une seule feuille verte qui chanterait pour le bonheur de vivre.

Ce que j ’ai dit, ce que j’ai voulu faire...

Et mon corps seul comme une feuille verte qui voudrait chanter, mon âme plus seule que toute feuille verte, dans la flamme sèche de l’été. Mon âme plus sèche qu’aucune feuille verte, au passage de l’hiver.

Et ce que j’eus sur terre :

Un corps de chair, moins de soleil que de rocher, pour souffrir, dans l’épaisseur du sang et de la sueur ; une âme pour souffrir, de n’être pas dans son pays, d’être étrangère.

Et ce que j’eus encore,

l’amour, l’amour d’aimer l’amour, plus que tout sur la terre ; l’amour de qui ne m’aimait pas, Annie encore. Meilleur, meilleur que les meilleures roses en fleurs, que le vent de la terre et meilleur

que ce que j’eus encore,

pour mes mains glacées la chaleur de la braise, et l’ombre des bois verts, l’abri des talus et le soleil d’automne, et l’amitié de mes amis, qui ne demandent rien, sinon que je les aime.

— Et ce que j’eus d’amour, Annie,

dis-le moi sans rire, Annie ma fontaine, ma perdue, mon eau de printemps, si cela justifiait que je vive ? Si ce n’est pour l’ombre des bois, et la rose nouvelle, et le bruit des rainettes, le soleil de la morte-saison, et l’amitié de mes amis - et l’amitié des chiens, qui ne demandent rien...

Marcelle Delpastre, traduction D’una lenga l’autra (Sur cette terre)
© Edicions dau Chamin de Sent-Jaume

À propos de D’una lenga l’autra

D’una lenga l’autra est un recueil de neuf poèmes bilingues, en français et en occitan, langue « que tant me platz » disait-elle.
Certains de ces poèmes ont fait l’objet d’adaptations en spectacles.

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