Cinq minutes plus tard, ils débarquaient sur le parking du centre culturel John Lennon.
— Toujours revenir à la source, Dany, surtout pour passer le fleuve le plus large.
Le parking était désert. On entendait un vrombissement continu provenant de l’autoroute A20 qui traçait du nord au sud en contrebas. Les deux flics furent tout de suite frappés par l’amoncellement de tags qui jonchaient, nappaient, enduisaient littéralement le quartier pourtant situé sur une hauteur de verdure. Le centre municipal avait l’allure d’un entrepôt à l’abandon, avec un toit en taule ondulée marron et des grillages devant les rares fenêtres. Et pas un seul espace n’avait été épargné par les bombes de peinture ou les stylos-feutres spécifiques dont la règle, chez les vrais tagueurs, voulait qu’ils aient été volés. En retrait du centre, un club de tennis, énorme paquebot dont on n’aurait vu que la coque retournée, avait été lui aussi la proie des tagueurs.
— Regarde bien, Dany, c’est là que Jérôme Delarbre est mort. Au milieu de cette orgie de fresques et de blazes…
— De quoi ?
— Le but, pour les tagueurs, c’est de laisser leur signature, les blazes. Ils cherchent des lieux risqués : les trains, les endroits bien hauts, difficiles à atteindre…
— Comme la façade de l’immeuble…
— Exactement, ou comme les ponts. Des sociologues ont étudié ce phénomène totalement urbain. En gros, c’est une immense protestation contre la solitude, l’anonymat, la vie dans les villes. Les deux flics n’avaient toujours pas bougé. Les bras croisés, ils semblaient s’imprégner du lieu comme des acteurs qui découvrent pour la première fois la scène où ils joueront le soir.

Franck Linol, La Morsure du silence (Cinq minutes plus tard...)
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