Luigi, honorable titulaire d’un banc de fruits et légumes aux halles, était d’un commerce volubile et se laissait volontiers aller à une logorrhée à laquelle il était difficile de se soustraire. Mais Luigi s’adonnait à un cocktail de mots italiens et de termes français très mal « mâchés » et j’avais du mal à être certain qu’il s’agissait là de ma langue maternelle. Au début, j’ai essayé de le comprendre. Très vite, j’ai renoncé. Je me suis donc vu contraint de me lancer dans une série de « ah », « oh », « hum », « ben » et autres «  » que je glissais entre deux de ses phrases en espérant que le ton que je leur donnais exprimait, selon le cas, mon étonnement, mon approbation, ma compassion ou ma désolation… Ainsi en va-t-il de la communication entre les peuples : si, en dépit de mon indéniable sympathie à l’égard de Luigi, mes tentatives d’initiation au mâchouillage francoitalien furent un cuisant échec, l’Italien des halles, quant à lui, quitta un jour son banc et la ville en étant persuadé que j’étais un type particulièrement compréhensif !

Jacques E. Deschamps, L’Italien des Halles
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