[...] Je vins landemain coucher à
PONT-SARRANT, petit village, six lieues. Ce chemin est garni de chetifves hostelleries jusque à Limoges, où toutes fois il n’y a faute de vins passables. Il n’ y passe que muletiers & messagiers qui courent à Lyon. Ma teste n’étoit pas bien ; & si les orages & vans frédureus & pluies y nuisent, je lui en donois son soul en ces routes-là, où ils disent l’hiver estre plus aspres qu’en lieu de France. Le Mercredi, 22 de Novambre, de fort mauvais tamps, je partis de là, & aîant passé le long de Feletin, petite ville qui samble estre bien bastie, situé en un fons tout entoumé de haus costaus, & étoit encore demi déserte pour la peste passé, je vins coucher à
CHASTEIN, cinq lieues, petit méchant village. Je beus là du vin nouveau & non purifié, à faute de vin vieux. Le Jeudi 23, aïant tousiours ma teste en cet estat, & le tamps rude, je vins coucher à
SAUBIAC, cinq lieus, petit village qui est à Monsieur de Lausun. De là je m’en vins coucher landemain à
LIMOGES, six lieues, où j’arrêtai tout le Samedi, & y achetai un mulet quatre vingt dix escus-sol, & paiai pour charge de mulet de Lyon là, cinq escus, aïant esté trompé en cela de 4 livres ; car toutes les autres charges ne coutarent que trois escus & deus tiers d’escu. De Limoges à Bourdeaus on païe un escu pour çant. Le Dimanche, 26 de Novambre, je partis après disner de Limoges, & vins coucher aus
CARS, cinq lieues, où il n’y avoit que Madame des-Cars. [...]

Journal de voyage de Michel de Montaigne en Italie, par la Suisse et l’Allemagne en 1580 et 1581