Après avoir quitté Toussaint, Cassepierre n’eut pas envie de reprendre le chemin de sa maison des hauteurs de la ville. Cela lui arrivait chaque fois qu’il enquêtait sur une affaire. Une fois en chasse, il s’obligeait à rester en terrain étranger pour maintenir éveillés tous ses sens exacerbés, et ne regagnait sa tanière qu’une fois l’énigme résolue. Cassepierre passa devant les anciens locaux du commissariat réhabilités en bureau de recrutement de la Marine, remonta l’avenue Garibaldi en direction du quartier Carnot. Longeant les vitrines endormies du centre commercial bâti sur l’emplacement de l’ancienne manufacture de porcelaine Haviland, il pensa à cette époque où la ville était encore la capitale ouvrière d’un monde rural, une terre promise de progrès social et matériel pour toute une population fuyant les campagnes et des conditions de vie dantesques, un champ de luttes, parfois sanglantes, pour améliorer le sort des ouvriers, le berceau de la CGT. Aujourd’hui, cols-bleus et bouseux étaient deux espèces non protégées en voie d’extinction. Et toute velléité de révolte crevait dans l’œuf, empoisonnée par la cicutine d’un chouïa de confort égoïste à préserver.

Marc Formet, Les Cacahuètes salées dans la Vienne (Après avoir quitté...)
© Lucien Souny