Ce soir-là, la musique du 63e régiment d’infanterie jouait des arrangements de La Juive de Halévy. En arrivant, elle reconnut immédiatement le grand air d’Eléazar : « Rachel quand du seigneur… ». Une foule nombreuse circulait dans le parc éclairé par le soleil de cette belle fin d’après-midi. Les enfants jouaient et couraient un peu partout, réprimandés par leurs mères. Les messieurs, canotiers sur la tête, lissaient leur moustache et plus d’un jeta un coup d’œil vaguement intéressé à cette jeune femme, apparemment seule. C’est qu’à la nuit tombante, ce morceau de verdure dans la ville, prenait, paraît-il, un tout autre visage. On racontait sous le manteau que les prostituées, chassées de l’infecte rue Viraclaud, avaient fini par s’installer autour du parc et qu’on s’y livrait nuitamment à des bacchanales effrénées. En tout cas, aucune femme convenable n’aurait accepté de circuler ici passé onze heures du soir ! Augustine fit le tour de l’esplanade centrale et gravit l’escalier de pierre sur le côté. Là, dominant le petit kiosque qui résonnait du grand air, elle s’accouda et attendit avec une appréhension : et si ce A. était encore plus laid que Roland et aussi lubrique que le cantonnier ? Elle décida brusquement de partir.

Nicolas Bouchard, La Ville noire (Ce soir-là...)
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