Le village des Cars est construit en forme de X. Quatre routes convergent vers un point central où l’on trouve l’église. A l’est se dressent le château et les pavillons. À l’ouest, la maison Lapisse : une très belle demeure dont il reste quelques éléments remontant à la Renaissance... et enfin, au sud, en dessous des anciennes écuries du château, les jardins du XVIe siècle avec le fameux plan d’eau répertorié par le jeune Lawrence.
— Les janissaires bloquent sans doute les rues, souffla l’homme. Nous passerons par les jardins.

Après une longue progression à travers de petites parcelles de terres cultivées bordées de haies broussailleuses, ils traversèrent une nouvelle route. Là encore, en direction du bourg, ils aperçurent d’inquiétantes silhouettes armées de fusils.
— Ils sont plus nombreux, souffla la jeune femme.
— Ce n’est pas étonnant, expliqua-t-il. La route de Châlus est la plus fréquentée. Continuons.

Maintenant, ils longeaient presque le village. Entre les maisons, éclairées par des lampes tempête de marine, ils aperçurent tout un détachement de Turcs. Ils vérifiaient que les maisons restaient bien verrouillées.

En ce tout début d’année 1909, les ruines du château les Cars ne permettaient pas de deviner la splendeur et l’étendue de la bâtisse telle qu’elle avait été édifiée et prospéré du XVIe siècle jusqu’à la révolution. Cinq pavillons formaient une véritable petite ville, sans compter les communs, les fermes, les écuries, etc. Le plan d’origine était un carré, dont les côtés mesuraient quelque trente-trois mètres, bordé d’un fossé de vingt-deux pieds de largeur, mais les propriétaires successifs avaient souhaité se démarquer de ce plan rigide pour y étendre de nombreux jardins dont chacun - de Renaissance au siècle des lumières - avait gardé son caractère propre et sa splendeur. Des serres, des cours pour les écuries et les granges complétaient cet édifice la fois destiné à l’agrément d’un grand seigneur et l’entretien d’un train de vie parfois dispendieux. À la révolution, l’édifice, en l’absence de son propriétaire, comte de la Pérusse, subit de multiples avanies : émeutes populaires mais surtout vente successive à des propriétaires sans scrupule, surtout désireux d’arracher à la vieille bâtisse tout ce qu’elle comportait d’objets de valeur. Un inventaire de 1793 décrit déjà le château comme « une masure sans couverture ni plancher, fenêtre, sans aucune fermeture »... En 1908, il n’en restait guère qu’une tour trapue, ruinée, d’où émergeait une cheminée ridiculement haute par rapport au reste.

Les jardins, récupérés par des particuliers, étaient cultivés et ce qu’on appelait l’ancien canal, en fait un bassin datant du XVIIIe siècle, formant un quadrilatère d’environ 22 sur 180 mètres, servait à leur irrigation. C’est à cet endroit précis qu’Augustine retrouva une paroi semblable à celle qui l’avait empêchée d’accéder l’ambassade ottomane. Mais là, elle la vit en entier.

Remplissant presque entièrement la pièce d’eau, un cuirassé, bardé de plaques d’acier et armé de trois lourdes pièces d’artillerie, flottait là. L’engin qui arborait le croissant blanc sur fond rouge jaugeait dix à quinze mille tonnes et son étrave agressive semblait prête à défoncer la petite route qui passait à l’extrémité du bassin tandis que la machinerie grondait dans ses entrailles, prête à déclencher sa puissance.

Nicolas Bouchard, Et le ciel s’embrasera (Le village des Cars...)
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