Dans ce coin de campagne, après toutes ces années passées dans le doute et l’incertitude, il avait enfin trouvé la paix de l’âme. Cet apaisement qu’il avait si longtemps cherché.

Hélas, il n’avait pas prévu que cette paix, chèrement acquise, cette tranquillité de l’esprit, cette philosophie qui accompagnait souvent la maturité seraient pour lui synonyme d’ennui. Un ennui profond, terrible et insondable. [...] Bussière-Galant s’enorgueillissait de plus de cent commerces et boutiques : hôtels, marchands de vins et de bois, bouchers, épiciers... Quatre châteaux dans les environs - Joffirélie, Arsac, La Chateline et Charbonnier - attestaient la prospérité du bourg. Pourtant l’endroit lui semblait bien vide, car elle n’y viendrait jamais.

La balade dura trois bons quarts d’heure. Devant lui, le journalier pressait le pas mais Soumagnas ne se sentait pas enclin à courir. Après tout, ils seraient bien encore tous là lorsqu’il serait sur les lieux.

Ce n’est qu’en arrivant sur place qu’il comprit la mesure du problème. La ferme de Londoneix occupait une ancienne bâtisse fortifiée dont les origines se perdaient aux temps des guerres entre les rois de France et d’Angleterre. Les bâtiments menaçaient de tomber en ruine faute d’entretien. Il traversa d’un pas plus alerte la forêt de châtaigniers lorsqu’un coup de feu résonna au loin.
— C’est Jules ! s’écria le garçon. Il va tuer quelqu’un.

Cette fois-ci Soumagnas était vraiment inquiet et c’est presque en courant qu’il arriva devant la ferme. Il s’arrêta et jugea aussitôt la situation : Me Gérai, l’huissier de Châlus, s’était dissimulé derrière un arbre et brandissait du papier timbré, tandis que, du haut de la galerie supérieure, le paysan rechargeait son arme fumante.
— Vous ne pourrez pas vous échapper ! hurlait l’officier ministériel. Je reviendrai avec les gendarmes.
— Je m’en fous, répliqua l’autre. Qu’ils viennent, je les tuerai tous : les flics, les propriétaires, les huissiers, les avocats, les patrons, les curés ! Tous !

Soumagnas se demanda un instant ce que les curés avaient à voir avec les problèmes de Jules Londoneix, puis, se rappelant que l’homme se piquait d’être un rouge ultra (« H a participé aux troubles de 1905 », répétait-on à demi-mot à travers le village), il s’avança d’un pas égal dans l’espace qui séparait la ferme des premiers arbres.
— Bonjour Jules, lança-t-il, bonjour à vous aussi, maître. Il fait un temps magnifique ce matin malgré le froid.
Tout de suite l’huissier parut soulagé :
— Ah, vous voilà, inspecteur. C’est un vrai miracle : vous allez pouvoir témoigner que cet individu a tenté de me tuer.
— Je suis en retraite, mon ami. D’autre part, je n’ai rien vu de particulier. M. Londoneix chasse sans doute, encore que je ne sois pas sûr qu’il attrape grand-chose.

Nicolas Bouchard, Et le ciel s’embrasera (Dans ce coin de campagne...)
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