La deuxième apparition, ce fut, à La Jarrige, au tournant de l’automne. Les châtaignes commençaient à tomber. Elles avaient cet éclat brillant qu’on leur voit au sortir de la bogue, une peau couleur de tabac foncé et de cuivre mêlés dont les pluies de novembre amatissent les reflets chatoyants au fur et à mesure que l’on s’enfonce dans la saison. Quelques jours auparavant, en lune jeune, les cèpes étaient nés à la lisière des prés-bois. Était-ce pour les châtaignes précoces, pour les cèpes qu’elle dénichait toujours malgré la cataracte qui lui était venue avec l’âge, brouillant derrière ses verres épais, formes et couleurs ? Ne disait-elle pas qu’elle les devinait maintenant plus qu’elle ne les voyait, promenant sa canne comme la baguette d’un sourcier au-dessus des places où ils pouvaient « venir », auscultant à tâtons les reliefs de la mousse, une levée de feuilles sèches, un pli dans le tapis herbeux sous le couvert d’une touffe de noisetiers ?

Alain Galan, L’Ourle (La deuxième apparition...)
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