Et voici la conclusion que je vous propose : la conciliation dans La Fontaine de l’esprit de courtisanerie et de l’esprit de dignité, la coexistence dans son œuvre d’une liberté sans mesure et d’un artifice servile, ne peuvent s’expliquer que par un mot, par ce mot qui vous est venu sûrement à l’esprit en suivant ses divagations : l’inconscience. J’avais d’abord projeté, je l’avoue, une solution plus conforme à la dignité poétique. Je vous montrais, après chacune des tentations du monde, La Fontaine sauvé par quelques résolution intérieure ou quelque événement. La tentation Fouquet ?... Je vous montrais La Fontaine sauvé par la disgrâce du surintendant, mais surtout par son voyage dans le Limousin. Je vous aurais raconté avec plus de détails cette longue excursion dans la campagne et la province française, jusqu’à cette ville de Limoges, déjà repérée par l’administration pour y abriter les mécomptes des fonctionnaires disgraciés. Vous y auriez vu La Fontaine, comme Montaigne dans son Voyage en Italie, oubliant les malheurs et les faussetés de l’époque, au hasard des rencontres d’auberges, se purifiant l’âme et le talent dès la première étape. Je vous aurais montré cette bouffée d’air pur qu’il aspire aux portes de Paris.

Présentement, nous sommes à Clamart, au-dessous de cette fameuse montagne où est situé Meudon ; là, nous devons nous rafraîchir deux ou trois jours. En vérité, c’est un plaisir que de voyager... Vous ne sauriez croire combien est excellent le beurre que nous mangeons.

Jean Giraudoux, Les Cinq Tentations de La Fontaine (Et voici la conclusion...)