Un mince bagage arrimé derrière la selle de mon vélomoteur, je partis sur les routes sinueuses. Elles ne cessaient de monter, descendre, remonter et tourner, ponctuées de loin en loin de hameaux qui surgissaient, tout gris, du vert des châtaigniers ou s’érigeaient, ocre et somnolents, au cœur des éteules. Il me fallut rouler toute une journée sous le dur soleil de la mi-août. Il déclinait enfin lorsque, après une longue traversée de landes — la bruyère y alternait avec une herbe pauvre encerclant des touffes de genêts —, j’arrivai en vue d’une ruine. Elle était perchée sur un monticule envahi, semblait-il, de ronces, à une centaine de mètres à gauche de la route. Beaucoup plus loin, en arrière des pans de granit, au-delà d’une haute paroi noircie — seul vestige, eût-on dit, d’une tour —, s’étendait la forêt. A cette heure où le crépuscule déjà s’annonçait, les arbres paraissaient dresser une sombre muraille sans fin.
Je mis pied à terre pour déchiffrer l’inscription d’une plaque indicatrice fixée sur un poteau de l’autre côté du talus. La rouille avait rongé des lettres, des syllabes, des mots même. Je pouvais lire :
Ru Chat d’ adour 12e s

Le bas de la plaque était tordu et criblé de trous aux bords brûlés. Bien que la lumière du soir approchant fût paisible, je me sentais mal à l’aise dans cette solitude, face à ces murs là-bas plus qu’à demi détruits.

Georges-Emmanuel Clancier, Une ombre sarrasine (Un mince bagage...)
© Albin Michel