Soudain, je ne pus plus supporter ce flot de vaines paroles déversé sur l’effigie du poète habitant du silence définitif.
Je plantai là les « officiels » et la foule (...). J’arrivai au bout de l’allée à un banc de pierre, et quels fussent mon trouble et mon émerveillement de découvrir, assises sur ce bloc de granit, six jeunes filles, six bellachones, en qui je vis aussitôt les sœurs bien vivantes, bien actuelles, des six héroïnes sculptées là-bas sur le monument.
Je faillis demander aux jeunes et jolies bavardes – elles chuchotaient quelques confidences amoureuses, du moins je le suppose : « Mesdemoiselles, laquelle d’entre vous se prénomme Eglantine ? laquelle Bella ? et laquelle Suzanne ? N’êtes-vous pas l’institutrice Isabelle ? Et vous, mademoiselle Electre ? Ou bien Bellita ? » Je me contentai de sourire et de lever les yeux vers le coin de ciel bleu qui s’ouvrait dans les branches au-dessus d’elles. Je crus bien déceler là-haut, en réponse au mien, comme un sourire de la lumière, celui même du gentil spectre de Giraudoux dont le silence me parlait, comme il fit répondre le silence divin aux questions du jardinier d’Electre : « Oui, bien sûr, tu le sais maintenant, c’est moi qui t’ai arraché à tout ce bruit qu’on fait là-bas autour de mon nom. » [...]

A Bellac, que Giraudoux quitta tout enfant, vécut un autre écrivain : Charles Silvestre, qui connut son heure de gloire entre les deux guerres, et dont l’un des romans décrocha le prix Fémina. Je n’ai pas relu les livres de Charles Silvestre, mais demeurent dans mon souvenir certaines pages de lui où la peinture du Limousin, de ses paysages, ne manquait ni de puissance ni de vérité.

Georges-Emmanuel Clancier, Limousin : terre secrète (Soudain...)
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