Aubin allait maintenant à l’école, c’était à Catherine de le remplacer pour garder les cochons. Ils sortaient de leur porcherie derrière les Jaladas dans un concert de grognements, se bousculaient pour contourner la cuisine, hésitaient un instant devant la route, repartaient collés derrière la grosse truie, folâtraient enfin dans la châtaigneraie. On avait, les jours précédents, ramassé les châtaignes, et Catherine devait mener les cochons au bois afin qu’ils pussent se nourrir des fruits oubliés sous les fougères ou dans la mousse. Parfois d’autres bergères de sa taille et de son âge la rejoignaient dans le bois : c’était la Marion des Lagrange ou l’Anne des Mauriéras. Les chiens se couchaient tranquillement dans une clairière exposée au soleil, les cochons poussaient leur groin à travers ronces et lichens à la recherche des châtaignes ; les petites bergères ramassaient les girolles, les derniers cèpes de la saison ou se partageaient en riant une tranche de pain bis. La Marion, qui allait sur ses huit ans, était la plus bavarde. Catherine et Anne l’écoutaient bouche bée leur parler de la Vierge et des saints, du loup-garou, ou de la chasse-galerie qui passait le soir en hurlant au-dessus des toits.

De saisissement parfois, les petites s’en laissaient tomber assises sur la mousse, voire sur une bogue de châtaigne : elles se relevaient alors d’un bond, arrachant vivement le pelon piqué de toutes ses pointes à leurs fesses nues.

— Fé dé di, quel la piua ! jurait Anne au grand scandale de Catherine.
A la fin de l’après-midi, on appelait les chiens pour faire rentrer les cochons. Quelques aboiements, des courses folles qui faisaient voler les feuilles mortes, des couinements et bientôt, au petit trot, les porcs prenaient d’eux-mêmes le chemin du retour. Ceux de Catherine n’avaient que quelques mètres à parcourir, elle laissait le soin à Félavéni de les guider jusqu’à la porcherie.

Ainsi, un jour, s’était-elle libérée de sa tâche de bergère sans avoir même à remonter clore la porcherie, son père, qu’elle apercevait dans la cour, s’en étant chargé. Elle avait pu accompagner ses camarades un bout de chemin et maintenant elle revenait en longeant le canal. Les voix de Marion et d’Anne retentissaient encore sur la route en contrebas, et Catherine allait à reculons cherchant à apercevoir les bergères. Le crépuscule chargeait le ciel de somptueux nuages blancs, mordorés ou bleuâtres ; elle se plaisait à deviner dans leur amoncellement les visages des anges, des apparitions de villes d’or, des montagnes inaccessibles, tout un univers plus merveilleux encore que celui auquel Marion faisait allusion dans ses contes. Elle oscillait du monde céleste à celui familier où ses compagnes rentraient leur troupeau et où s’étendait, jauni par l’automne, le grand pré qui remontait jusqu’au puits là-bas, et jusqu’à l’étable où le père, à présent, apportait quelque litière. Comme on voit mieux les choses, comme on les voit différemment, qu’elles soient nuées ou terre, quand au lieu d’avancer tout bêtement, on va à reculons, le corps incertain, le regard enivré.

Georges-Emmanuel Clancier, Le Pain noir (Aubin allait...)
© Georges-Emmanuel Clancier