Mes gisants — en ai-je parlé à Esther ? Non. A elle ni à personne. Jamais. Et pourtant, au déclin du jour, Ou bien au moment du repas de midi, lorsque le jardin derrière l’abbatiale de Saint-Georges-des-Lions est désert, tant et tant de fois je suis venu, comme à un rendez-vous donné par-delà les siècles, me recueillir devant le jeune couple. Ils sont là couchés, côte à côte, sagement, tendrement ; le temps, la pluie, peut-être les outrages de la foule ou des enfants, ont effacé à demi les traits de leurs visages, cependant, toujours il m’a semblé lire sous le poli et l’usure de la pierre leur double sourire.

« C’est le tombeau du bon mariage », disait-on. Jeunes époux, de quelle ville du Nord venaient-ils, que j’imaginais toute dorée et rose au long de ses canaux ? Comme tant d’autres alors ils voulaient faire le pèlerinage de Saint-Jacques ? Etait-ce l’accomplissement d’un vœu ? Le saint avait-il béni, permis leur union ? (je supposais deux familles ennemies, Montaigu et Capulet des Flandres). Ils voulaient donc se rendre à Compostelle où demeurait leur sauveur, et ma ville natale, avec ses abbatiales, ses prieurés, ses monastères, était sur leur longue route une étape médiane.

Lui, peut-être avait-il vingt-six, vingt-huit ans, elle, était sa cadette de quelques années. Prit-elle froid à la traversée des forêts et des landes qui précèdent ma ville ou bien... ou bien sa famille à lui — n’avait-elle point pardonné l’amour, le mariage ? — dépêcha un gredin à la poursuite des époux. Le tueur les rattrapa aux portes de la cité, se glissa dans leur auberge, versa un poison dans le hanap de la belle. Ou si M. saint Jacques dans sa grande mansuétude voulut sauver une fois encore leur amour en leur envoyant la mort avant que ne meure leur passion ?

La belle à l’agonie fit jurer à son malheureux époux, qui voulait périr avec elle, de poursuivre seul le pèlerinage, puis de revenir prier sur sa tombe, où, dit-elle, elle l’attendrait.

Lorsque, bien des mois plus tard, ayant atteint Saint-Jacques-de-Compostelle, puis repris le chemin des Flandres, le jeune veuf fut de retour dans la ville, il alla s’étendre en pleurant sur la pierre qui recouvrait la morte : le long voyage, la douleur l’avaient miné ; au soir, des passants essayèrent en vain de ranimer ce pèlerin couché sur la tombe. Le lendemain, on l’enterra. Quand on eut soulevé la dalle et que "les fossoyeurs commencèrent à faire glisser le long de leurs cordes le maigre cadavre, on vit, au fond de la tombe, la jeune morte, aussi belle dans sa tunique bleue qu’au matin de ses noces, se tourner de côté pour faire place à l’époux revenu.

Maintenant, ils sont là comme en ce jour de miracle, étendus, l’un contre l’autre, sagement, tendrement, changés en pierre par l’art et la foi des hommes, et je caresse leurs fronts de pierre, leurs épaules de pierre, j’effleure d’une main timide le jeune sein de l’épousée sous lequel, malgré le gel de la mort, l’amour put faire un instant battre à nouveau le cœur, juste un instant pour accueillir dans l’éternité l’époux fidèle.

Georges-Emmanuel Clancier, L’Éternité plus un jour (Mes gisants...)
© Robert Laffont