Louise Laguenec, patronne du troquet Au Joyeux Limousin depuis maintenant plus de dix ans, connaissait tout ou presque de ses clients moyenne d’âge soixante balais. Elle se faisait royalement quelques paquets de tabac tous les trois, quatre jours. Les cigarettes séchaient depuis des lustres — sauf les Gauloises allégées du fils Coudrit qui venait tous les jours au café — sur un présentoir poussiéreux, et le gars qui aurait acheté le paquet de Craven A cartonné qui restait n’aurait pas été déçu du voyage.
Ce qui lui assurait la matérielle, c’était le restaurant. Elle avait ses vingt-cinq à trente couverts quotidiens. Elle faisait de la bonne cuisine et on venait de loin pour bouffer chez Louise.
Louise luttait contre les ans, jusque-là avec succès. Elle était ce qu’on a coutume d’appeler une belle femme de quarante, quarante-cinq ans. Poitrine haute et fière, silhouette à peine lourde, elle avait un visage de madone italienne, encadré d’une chevelure épaisse et noire et des jambes qu’une minette de vingt-cinq berges aurait regardées avec envie, jalousie.
Et qui profitait de tout cela ? Personne ! Merde !
Une fois par mois, elle fermait le bistrot « pour m’aérer, reprendre mon souille. La vie trépidante du coin me fatigue ! », se faisait oublier deux ou trois jours, revenait, toujours souriante, l’air un peu fatiguée et reprenait sa place. En février et en octobre, périodes creuses, elle fermait carrément quinze jours : « congés semestriels ! »
La plupart du temps, Louise gardait le sourire et servait imperturbable les petits rosés ou blancs du matin, faisait face aux éternelles remarques, aux sous-entendus un peu lourds de sa clientèle :
– Tais-toi donc, vieux dégoûtant, que ta femme est dans le trou depuis à peine dix ans et tu te permets des privautés, genre sournoiseries sur ma personne !
Le café se remplissait au fil du temps qui coulait, mais on ne pouvait pas dire qu’il s’animait. C’étaient des « Bonjour Louise. Un blanc ! » marmonnés sitôt la porte ouverte, suivis de silences épais comme le drap des vestes des vieux.
Quand le nombre de quatre était atteint, on entendait un : « On fait un mille ? » Suivi d’un : « Pas con ! »
Les chaises grinçaient, un tapis de cartes claquait et c’était parti pour une matinée ponctuée d’exclamations diverses selon le sort, coquin comme tout le monde sait.
En fin d’aprème, c’étaient les femmes qui faisaient irruption dans l’estaminet pour venir y chercher leur compagnon :
– Et alors, mon salaud ! T’es encore là à taper le carton en t’enfilant tes petits coup ! Vas-tu attendre longtemps avant de trouver le chemin de la maison, ou faut-il que je te botte le cul ?
– Eh, toi, donc ! T’as passé l’après-midi où donc, si c’est pas chez la Simone à jacasser comme deux pies ?
Les invectives sonnaient l’heure apéritive et tout le monde faisait craquer ses os pour rappliquer vers le comptoir.
– Allez, commande donc un petit vin cuit, au lieu de rouscailler. Ça te rendra bien ta joie de vivre.
Louise , planquée derrière un torchon froissé souriait. La commande arrivait et tout le monde se quittait copain comme cochon.
Bref, le Joyeux Limousin portait de plus en plus mal son nom, et la vie s’écoulait sans trop de surprises.

Serge Vacher, Le Ranch of Léon (Louise Languenec...)
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