Les balloches du samedi soir à Masléon étaient mémorables. Bien souvent, l’hiver, il pleuvait. Il bruinait plutôt. D’un crachin glacé qui transperçait les pulls ras-du-cou, ras-des-fesses, des paysans — jeunes et moins jeunes — tout roses qui sentaient l’eau de Cologne et l’après-rasage à vingt balles, parfums qui faisaient illusion au début de la soirée, mais qui laissaient bien vite place à des odeurs plus parlantes, plus révélatrices : tenace et forte pour les producteurs de viande, légèrement sucrée, écœurante pour les laitiers, âcre et piquante pour les éleveurs de brebis. Les années soixante-dix avaient vu surgir dans les bals des odeurs bizarres, inconnues jusqu’alors : odeur entêtante du fromage de chèvre qui portait à sourire, et odeur franchement désagréable de farine blanche et de diarrhée des élevages industriels, assez mal vus, il faut le dire. Les crachins d’hiver pénétraient donc les vêtements, allaient jusqu’à la peau, puis ressortaient en une vapeur lourde de toutes ces odeurs auxquelles il fallait ajouter celle des corps collés les uns aux autres ; des mains moites peloteuses, caressantes, goulues, conquérantes, à la recherche d’une viande accueillante.
En été, tout était différent. Les odeurs étaient plus légères, moins « typées » et plus nobles : odeurs de foin coupé, de fleurs séchées, de douche et de savon, de paille propre et de légumes frais. Odeurs citadines de vacances : chewing-gum, glace à la vanille et robes légères. Ça donnait aux gars du coin l’idée qu’il existait un ailleurs semé de pin-up de magazines faites au moule venues dans leur cambrousse spécialement pour eux, de minets frêles et déjà bronzés en arrivant dont on n’avait pas le temps, vu la brièveté des vacances, de constater la connerie. Les amours de vacances ont ça de bien qu’on n’en connaît que le bon côté : les mots doux, les baisers enflammés et les nuits de baise somptueuses au bord d’un étang, sur un plaid de Deux-Chevaux. Bref, il y avait toujours du monde dans les bals à Masléon.

Serge Vacher, Lo Cro do diable (Les balloches du samedi soir...)
© Droits réservés