– Allons, viens, Marie, ma Mie. Suis-moi sans avoir peur... Tiens.
Georges a le souffle un peu court d’avoir gravi le flanc de la colline, et de devoir lutter maintenant contre le souffle frais du vent. Il a soif, il a sorti de sa fonte un litron qu’il tend à Marie. « Merci. » Elle ne refuse pas, s’en envoie une bonne lampée. La chaleur du vin la revigore. Elle le rend à Jojo qui s’en enfile lui aussi une giclée dans l’estomac et ils repartent.
– Regarde, ma Mie. C’est là, en bas, à trois cents mètres.
– Où ? Au fond de ce trou ? C’est là que tu veux m’emmener ?
– Chhuut ! N’aie pas peur. Je suis là.
Tu parles !
– Ça risque rien du tout, je te dis. Là où on va, personne pourra nous voir. Même pas les diables. Viens, Marie ça fait trop longtemps que je veux voir ça de plus près. Y peut rien nous arriver. Tiens, regarde !
Et les lumières jaunes apparaissent.
Quatre petits points lumineux, à quelques centaines de mètres du couple. Qui brillent dans la nuit épaisse pour disparaître.
– Faut qu’on s’approche, viens.
Mais Marie a peur. Une peur précise, cette fois. Arriver à plus de cinquante ans pour accompagner un fou à la recherche des feux follets.
Et les trouver !
Georges sent bien que Marie se fait lourde à son bras. Il la tire. Font ainsi quelques mètres dans la direction de l’emplacement des feux lorsqu’ils se sont allumés. Puis ils s’arrêtent à nouveau. Les diablotins ont rallumé leurs lanternes. Un peu plus bas.
Georges chuchote, maintenant, tout près de l’oreille de Marie.
– Viens. Juste quelques mètres encore. Et on restera là-bas, sous la haie de buissons.
– T’es fou ! C’est au moins à deux cents mètres. Je pourrai jamais faire cette distance.
Voilà les lumières qui trouent l’obscurité à nouveau. Encore plus profond dans la crevasse.
– Ah, merde ! Faut qu’on y aille. Viens, je te dis.
Et il entraîne la pauvre Marie, la Mie de tous, dans une marche accélérée. Elle suit, ne peut pas faire autrement. Serre la main à l’écrabouiller. Pleure, gémit. Mais l’alcool a redonné du courage au vieil homme. Bon Dieu, il va pas laisser passer l’occase.
Il y a l’ombre, puis quelques dizaines de mètres dans la clarté. Il connaît bien. C’est le Sindarou des Buses. Si on le continue, on arrive au chemin public qui va de Chaumerle à Sous-les-Fougères.
Après, ils retrouveront la nuit des buissons. Ils pourront se cacher dessous. De là, ils verront la crevasse dans sa presque totalité. Du fond de la vallée des Clides, jusqu’au bout, vers le Cherroux.
Le vieux tient fermement la main de Marie. Elle a abandonné. A offert son sort à Georges.
– Va, je te suis.
Là, tout devient facile. Elle laisse aller, enfin. Sa vie, là-bas, au pays des mines, défile en même temps que les ombres qu’elle croise. Les voilà au milieu du chemin. Dans une cinquantaine de mètres, l’ombre protectrice à nouveau.
L’hôpital et les mots d’amour d’hier lui reviennent en mémoire. Pourquoi pas ? Peut-être est-il là, un lampion au bout du bras, qui l’attend avec son grand corps solide, son sourire éclatant, et sa barbe râpeuse qui lui mange le visage. Elle trébuche un peu et pousse un petit cri. Mais se rattrape au bras encore solide de Jojo.
– Bon Dieu, fais attention, ma belle !
Et ils repartent. Les buissons sont tout proches, maintenant. Marie entend même les insectes qui bourdonnent à ses oreilles. Ces fichues abeilles devraient dormir, maintenant. Essoufflée, elle ne prend par garde aux claquements secs, proches de ceux du pic, suivis d’un léger sifflement, qui mitraillent la nuit. Elle sent seulement Georges qui stoppe brusquement dans un
gémissement, puis s’affaisse. Elle sent une maudite abeille qui vient la piquer au cou.

Un violent coup de tonnerre éclate au moment où elle glisse à terre, à la rencontre de son passé, et la pluie se met a tomber.

Serge Vacher, Lo Cro do diable (Allons, viens...)
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