L’autre pôle de mon enfance, je l’ai dit, était cette maison au numéro 7 de la rue Bernard-Palissy où logeaient mes parents : deux pièces-cuisine au second étage. J’y suis né au printemps de 1914.
Notre rue n’était pas tellement passante, sauf aux jours de foire, car elle reliait précisément le champ de foire à l’une des deux gares de la ville : la gare Montjovis.
De sorte que ces jours-là, dès avant l’aube et jusqu’à la nuit tombée, il régnait dans la rue une étrange affluence. Beuglant, bêlant ou couinant, les bestiaux y défilaient, dans un sens le matin, et le soir dans l’autre. Armés de bâtons ou d’aiguillons, les paysans houspillaient vaches, bœufs et veaux qui tentaient de s’égailler, de monter sur trottoir ou de filer par quelque rue transversale. Le soir, bêtes à cornes et moutons étaient moins nombreux à repartir sur leurs pattes ; les camions des marchands de bestiaux emportaient leur chargement plein de cris et de gémissements vers la gare, cependant que maints paysans éméchés – ils avaient « arrosé » la vente de leur bétail – s’en allaient eux aussi, d’une marche incertaine, prendre leur train à Montjovis.
J’ai dû regarder bien des fois, et toujours avec un vif intérêt, ce spectacle de nos fenêtres. Après, la rue sentait la bouse et le crottin.

Georges-Emmanuel Clancier, L’Enfant double (La maison natale...)
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