Il s’enfonça dans la nuit d’un noir absolu.
Avant d’arriver sur le petit parking, il avait pris soin d’éteindre les phares de la Golf.
Il se souvenait que le sentier se trouvait sur la droite.
L’air était très lourd, ce qui pour un mois de novembre constituait une anomalie.
Il attaqua la pente rocailleuse.
Que venait-il faire ici, sur le lieu du meurtre, en pleine nuit ?
[...]
Il repensa à la parole de Fanny : « Ce lieu vous attire comme un aimant. »
Il essayait de s’habituer à l’obscurité. Il avançait lentement, avec précaution, comme si le terrain avait été miné. Tous ses sens en alerte : ses yeux scrutaient cette noirceur épaisse, son nez cherchait les odeurs du sous-bois et la peau de son visage le souffle de l’air, ses oreilles épiaient le moindre bruit suspect. Il retenait sa respiration.
[...]
Alors qu’il bifurquait sur la gauche pour atteindre l’immense chaos de blocs rocheux, il crut percevoir un léger craquement, comme lorsqu’on marche sur une branche morte qui casse. Aussitôt, il s’immobilisa. L’ouïe aux aguets, il attendit. Le bruit s’était échappé de la gauche, de l’intérieur de la forêt. Il discernait à peine le tronc des châtaigniers qui bordaient le sentier. Il reprit sa marche en évitant de faire crisser la pierraille. Soudain, toujours sur sa gauche, il crut distinguer comme le froissement d’un tissu rêche. Il s’arrêta à nouveau. S’agissait-il d’un animal ? Non. Sa mémoire décortiquait le bruit qu’il venait d’entendre : une toile de jean ou de blouson qui est griffée par une ronce. C’était ce bruit qu’il avait entendu. Il était impossible de pénétrer dans la forêt, à moins d’utiliser la fonction torche de son portable. Non, il serait la proie... Là, si lui ne voyait pas, il ne pouvait être vu non plus. L’obscurité était bien trop compacte. À moins que... Et si des yeux réussissaient à l’apercevoir quand même ?
Il recommença à gravir la pente. Il parvint sur la butte. Les énormes masses des rochers s’élevaient devant lui. Il devinait leurs contours. Puis il vit enfin de petites lumières piquées dans le paysage qui s’étendait à l’infini. Ces éclats vacillants le rassérénèrent.

Franck Linol, Le Souffle de la mandragore (Il s’enfonça dans la nuit...)
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