Emma Rouffanche vivait seule dans une petite maison, un peu à l’écart du bourg, 6, route de Lesterps.
Chaque matin, qu’il pleuve ou qu’il vente, elle se dirigeait vers la place de l’Église située à quelques centaines de mètres de chez elle. Parvenue devant le parvis de l’église Sainte-Marie-de-l’Assomption, elle gravissait les marches, et s’arrêtait pour contempler la frise du portail. Emma restait là, fascinée par ces scènes étranges, certaines effrayantes, d’autres mystérieuses, sculptées dans le granit et usées par le temps : un chien qui dévore le cœur d’un homme allongé, des soufflaculs de carnaval, un homme qui se bat avec un dragon... Ensuite, elle pénétrait dans le lieu de culte.

Rite immuable depuis que son mari, maréchal-ferrant de son état, était mort, le crâne défoncé par une jument arabe grise truitée. Elle s’asseyait alors sur une chaise paillée et restait à méditer. Elle ne priait pas, non. Mais elle se remémorait les souvenirs heureux. Il y en avait eu peu, à vrai dire, dans sa chienne de vie. Le silence, l’odeur d’encens, et cette lumière qui traversait les vitraux, voilà ce qu’Emma venait chercher afin de se retirer quelques instants dans son sanctuaire intérieur. Elle ne ressentait nullement la sainteté du lieu, ni l’atmosphère sacrée, mais elle se sentait bien dans l’église.

Franck Linol, Le Souffle de la mandragore (Emma Rouffanche...)
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