Enfin, ma sœur, nous y voilà ! et c’est un paradis terrestre. Le château est vieux et petit, mais bien arrangé pour le confort et assez pittoresque. Le parc est assez vaste, pas trop bien tenu, et pas à l’anglaise, Dieu merci ! riche en beaux vieux arbres couverts de lierre et en herbes folles. Le pays est adorable. Nous sommes en Auvergne en dépit des nouvelles délimitations, mais tout près de l’ancienne limite de la Marche, à une lieue d’une petite ville qui s’appelle Chambon et que nous avons traversée pour arriver au manoir. Cette petite ville est très-bien située. On y arrive par une rampe de montagne ou plutôt par la fente d’un ravin assez profond, car de montagne il n’y en a pas, à proprement parler. On quitte de grands plateaux, d’un terrain maigre et humide, couverts de petits arbres et de grands buissons, et on descend dans une gorge longue, sinueuse, qui, par endroits, s’élargit assez pour devenir vallée. Au fond de cette gorge, qui bientôt se ramifie, coulent des rivières de vrai cristal, point navigables et plutôt torrents que rivières, quoi qu’elles ne fassent que filer vite en bouillonnant un peu, et sans menacer personne. Pour moi qui ne connais que nos grandes plaines et nos grandes rivières plates, je suis très-portée à voir ici tout en élévations et en abîmes ; mais la marquise, qui a vu les Alpes et les Pyrénées, se moque de moi, et prétend que tout ceci est petit comme un surtout de table. [...]

C’est un pays d’herbes et de feuilles, un continuel berceau de verdure. La rivière qui descend le ravin s’appelle la Vouèze, et puis mêlée à Chambon avec la Tarde, elle devient le Char, lequel, au bout de la première vallée, s’appelle le Cher, que tout le monde connaît. Moi je tiens pour le Char ; le nom va bien à cette eau qui roule réellement avec l’allure d’une voiture bien lancée sur une pente douce, où rien ne la fait cahoter ni bondir déraisonnablement. La route aussi est unie et sablée comme une allée de jardin, et bordée de hêtres magnifiques, à travers lesquels on voit se dérouler des prairies naturelles qui sont en ce moment des tapis de fleurs. [...] Comme cela ressemble peu à nos prairies artificielles où l’on voit toujours la même plante sur une terre préparée en plate-bandes régulières ! Ici on sent qu’on marche sur deux ou trois lits de végétation avec de la mousse, des joncs, des iris, mille espèces de gramens plus jolis les uns que les autres, des ancolies, des myosotis, que sais-je ? Il y a de tout, et cela vient tout seul, et cela vient toujours. On ne retourne pas la terre tous les trois ou quatre ans pour mettre les racines en l’air et pour recommencer ce ratissage éternel qu’exigent nos terres paresseuses. Et puis ici on perd du terrain, on cultive mal, à ce qu’il paraît, et dans ces coins abandonnés à eux-mêmes la nature s’en donne à cœur joie de se faire belle et sauvage. Elle vous jette de grandes ronces qui n’en finissent pas et des chardons qui ont l’air de plantes d’Afrique, tant ils étalent de larges et rudes feuilles déchiquetées, d’un port et d’un dessin admirables.

Quand nous avons traversé la vallée, je te parle d’hier, nous avons gravi une montée très-roide et très-escarpée. Le temps était humide, vaporeux, charmant. J’ai demandé à marcher, et à cinq ou six cents pieds de hauteur j’ai vu l’ensemble de ce beau ravin de verdure. Les arbres se pressaient loin déjà sous mes pieds au bord de l’eau, et de distance en distance des moulins rustiques et des écluses remplissaient l’espace de leur bruit cadencé. A tout cela se mêlait le son d’une cornemuse qui était je ne sais où et qui disait à satiété un refrain naïf assez agréable. Un paysan qui marchait devant moi s’est mis à chanter les paroles en suivant et continuant l’air, comme s’il eût voulu aider le ménétrier à en sortir. Ces paroles sans rime ni raison m’ont semblé si curieuses que je veux te les dire :

Hélas ! que les rochers sont durs !
Le soleil ne les fond pas,
Le soleil, ni même la lune !
Tout garçon qui veut aimer
Cherche sa peine.

Il y a toujours quelques chose de mystérieux dans les chants du paysan, et la musique, aussi défectueuse que les vers, est mystérieuse aussi, souvent triste et portant à la rêverie. Pour moi qui suis condamnée à rêver au pas de course, puisque ma vie ne m’appartient pas, j’ai été très-frappée de ce couplet, et je me suis beaucoup demandé pourquoi même la lune ne fondait pas les rochers ; cela veut-il dire que, la nuit comme le jour, le chagrin du paysan amoureux est lourd comme sa montagne ?

George Sand, Le Marquis de Villemer (Enfin, ma sœur...)