La nuit était tombée et la lune commençait sa lente ascension dans le ciel mouillé et froid. La ferme du Mazet dormait là, au creux d’un vallon forestier depuis des siècles. Longtemps habitée par des ouvriers agricoles, elle avait été désertée dans les années soixante. Trop chère pour être achetée par ses locataires. Trop isolée pour être prisée par d’éventuels citadins en mal de poils de chèvre. Elle avait donc continué à vieillir seule, sur cet obscur plateau de Millevaches, loin des turbulences des villes et des routes aux multiples voies. Oubliée. Récemment, elle avait retrouvé un propriétaire, un jeune anglais, musicien et poète, qui, héritant d’une coquette somme, s’était lancé dans sa rénovation. Elle était redevenue la ferme riante du début du XXe siècle. Débarrassée de ses kilos de lierre, recoiffée de petites tuiles roses, elle arborait maintenant le visage avenant d’une bonne vieille grand-mère fleurant bon la confiture de fraises. Pourtant, nul rire d’enfants. L’anglais n’avait jamais eu l’idée de procréer. Le Mazet, c’était juste un pied-à-terre idéal pour les soirées musicales qu’il organisait l’été avec quelques allumés de Liverpool. Un vol Liverpool-Limoges n’excédant pas les trente euros, soit vingt-six livres sterling, la soirée limousine valait toutes les destinations bleutées. Et, surtout, on pouvait y gratter sur les basses, y faire voltiger les baguettes sur les caisses claires et les cymbales, y casser sa voix contre les murs de granit... On ne risquait pas de voir un voisin porter plainte ! Peu à peu, la ferme du Mazet était devenue une sorte de maison associative, un laboratoire dans lequel on venait tester de nouveaux sons, de nouvelles harmonies, de nouvelles pilules aussi...

Laurence Jardy, Vent d’Est sur la collégiale (La nuit était tombée...)
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