En cet instant, la conversation fut empêchée par un épouvantable vacarme qui ébranla tout à coup les vitres du jeune docteur. C’était un bruit d’instruments tel que les murs de Jéricho n’en entendirent pas de pareil. S’étant approché du balcon pour voir ce que ce pouvait être, M. Savenay aperçut sous ses fenêtres un groupe de grotesques musiciens qui, aussitôt qu’ils le reconnurent, interrompirent brusquement l’ouverture de la Caravane pour attaquer vigoureusement le grand air de triomphe de la Muette. Une foule compacte encombrait les boulevards, et quelques cris de : Vive le docteur Savenay ! éclatèrent çà et là dans les rangs. M. Savenay se retira du balcon et demanda d’un air irrité ce que signifiait cette plaisanterie. Son domestique lui répondit que c’était une sérénade que lui donnait la musique de la ville. En effet, la nouvelle du retour du jeune docteur, qu’on avait cru mort, s’étant répandue dans Saint-Léonard, ses partisans avaient décidé qu’on lui donnerait une sérénade en signe de félicitation et de réjouissance, mais, en réalité, à cette seule fin d’humilier le docteur Herbeau.
[...]
Mais sa voix fut étouffée par l’enthousiasme de la grosse-caisse. L’orchestre se composait de deux trompettes, de quatre violons, d’un tambour et d’une clarinette. Mme Saqui, alors en représentation à Saint-Léonard, ainsi que nous l’avons dit, avait prêté sa grosse caisse, ses cymbales et deux chapeaux chinois. Parmi les exécutans, on remarquait surtout le gendarme Canon, qui soufflait de toute la force de ses poumons dans une trompette fêlée. Lorsque M. Savenay se montra de rechef au balcon, il fut salué par l’air de : Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ?

Jules Sandeau, Le Docteur Herbeau (En cet instant...)