Le soleil se leva sans rayons, dans une vapeur embrasée, comme un disque de fer sortant rouge de la fournaise. Presque aussitôt ces lourdes vapeurs se changèrent en une épaisse nuée, pareille à celle qui, depuis la veille, se tenait immobile au couchant. Soudain l’air frémit, la cime des arbres se courba, l’orient et l’occident déchaînèrent à la fois leurs vents et leurs tempêtes ; les deux nuées s’ébranlèrent, et toutes deux, les flancs chargés de foudre, s’avancèrent l’une contre l’autre, comme deux corps d’armée près d’en venir aux mains. En cet instant, la nature entière fut saisie d’un inexprimable sentiment de terreur. Le parc se prit à mugir comme la colère de l’océan ; les chiens hurlèrent, les bestiaux dans les étables poussèrent des mugissements de détresse.

[...]

L’orage éclata bientôt dans toute sa furie. Les deux nuées s’étaient heurtées et confondues, on eût dit une mêlée de combattants. Les éclairs se succédaient sans intermittence, et les coups de foudre se répondaient de tous les points de l’horizon. C’était un orage sec, ceux-là sont les plus redoutables : images des grandes douleurs qui ne pleurent pas. Les nuages de bronze et de cuivre ne versaient pas une goutte de pluie à la terre altérée ; seulement il s’en échappait par intervalles de rares grêlons qui frappaient, brisaient et bondissaient comme des balles.

Jules Sandeau, Le Docteur Herbeau (Le soleil se leva sans rayons...)