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Enfin, on se leva de table [...]
Il était déjà sept heures du soir et M. Jean-Baptiste avait fait poser dans la cour trente ou quarante draps de lit pour faire une tente et garantir les danseurs de la pluie qui commençait à tomber. En même temps, il avait fait poser, à cinq pas l’un de l’autre, plus de cinquante tonneaux vides sur lesquels on voyait des chandelles allumées ; de sorte que jamais, depuis que le monde est monde, on n’avait vu pareille illumination dans la commune de Néoux. Enfin, pour achever la fête et donner du cœur aux plus fatigués, il avait fait venir deux joueurs de cornemuse de Crocq et deux joueurs de violon, l’un de Felletin et l’autre de Boussac ; et au fond de la cour, la vieille Françoise, sa servante, aidée de deux ou trois voisines, était chargée d’offrir du pâté, du jambon et du vin à tout le monde.
[...] Toutes les filles se mirent à baisser les yeux en nous regardant de côté, les hommes vinrent nous donner la main et les petits enfants se frottèrent contre nous, tâtant nos habits pour voir comment nous étions faits, et tout fiers de voir de si près et de toucher les soldats de Sambre-et-Meuse.

[...]

Et, en effet, j’allai danser la bourrée à quatre avec M. le maire, ma sœur Goton et la petite Marion Dagnaux une jolie fille et ma parent, par la grand’mère qui était la cousine germaine de la mienne.
Monsieur Jean-Baptiste ne s’épargnait pas, quoiqu’il eût déjà près de quarante ans. C’était, après mon frère Jean, le premier danseur de bourrée de la commune. Pour moi, tout le monde avoua que je faisais bien mon service et que je n’avais pas oublié les bonnes choses au régiment.
Quant à Goton, elle était aux anges d’avoir M. le maire pour lui donner la main et moi pour lui faire face.
Ensuite, tous les jeunes gens qui se trouvaient là choisirent leurs danseuses, et l’on tapa des pieds et des mains, et l’on cria de joie, et l’on tourna, et l’on vira, et l’on mangea, et l’on but de telle façon, M. le maire exhortant chacun et donnant l’exemple, qu’il fut parlé de cette soirée-là dans tout l’arrondissement, et que personne, excepté les vieux, ne quitta la place avant minuit.
A la fin, quand on vit que les chandelles s’éteignaient, que les joueurs de cornemuse perdaient le souffle, et que les violons n’allaient presque plus, on alla remercier M. Jean-Baptiste et lui dire adieu.

Alfred Assollant, François Bûchamor, p. 138-142 (Enfin, on se leva...)